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Claire Fabre

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La note cristalline des deux cymbales tibétaines entrechoquées résonna et envahit tout l’espace de la salle, semblant courir tout au long des hauts murs blancs et s’élancer jusqu’aux moulures végétales qui se dessinaient au plafond.

La voix douce d’Alicia s’éleva : « Nous allons commencer en Tadasana. Amenez les mains sur le cœur. Inspirez... »

Venue là pour se recentrer, Emie n’avait porté aucune attention aux participants arrivés après elle ce dimanche matin. Lorsqu’elle ouvrit les yeux quelques instants, son regard croisa celui d’une femme au premier rang face à elle. Surprise de la reconnaître, incapable de se rappeler qui elle était... Emie referma les yeux.

« Levez les mains vers le ciel ; étirez vos bras jusqu’au bout des doigts. Utthita tadasana. Expirez... »

Ce n’était pas une ancienne collègue. Pas une maman d’élève. Il ne lui semblait pas l’avoir déjà croisée dans le quartier. Pas non plus un souvenir d’enfance. Pas une figure croisée très récemment. Pas la musique. Ni le cours de dessin à la MJC. Une amie d’amis ? Elle se rappellerait... Peut-être quelqu’un qu’on lui aurait présenté et qu’elle n’aurait que rapidement salué.

« Rentrez le menton, inclinez-vous lentement, enroulez-vous, vos bras se relâchent en direction du sol. Uttanasana. »

Elle connaissait précisément ce visage. Sans être certaine de lui avoir jamais parlé. Quelque chose en elle l’alertait. Une chose était certaine, Emie ne l’aimait pas.

« Inspirez. Amenez votre jambe droite loin en arrière. La jambe gauche pliée. Le buste reste droit. Anjaneyasana. Stabilisez. »

Emie observa. Les épaules dessinées, le corps moulé dans une tenue ajustée, la poitrine élancée, les cheveux tirés, la peau légèrement bronzée. Les lèvres pincées, les sourcils froncés. Le visage fermé. Décidément, non, elle ne l’aimait pas. Restait tout de même à savoir pourquoi !

« Posez les mains sur le tapis. La jambe gauche rejoint la jambe droite à l’arrière. Inclinez-vous. Posez genoux, poitrine et menton au sol. Chaturanga. »

Le souvenir de photos de ce visage entraperçues lui revint peu à peu. Était-ce dans un article ? Un profil vu en ligne ? Il devait y avoir 2 ou 3 ans de cela. Et soudain, tout s’éclaira :
Agathe H. 
43 ans.
Sans enfants.
Centre-ville.
Un duplex sous les toits.
Consultante.
Gestion de patrimoine.
Aime : la langue espagnole, la French manucure, l’odeur de l’amande amère, le cinéma d’art et d’essai, l’huile essentielle d’estragon, le Gin Tonic, les romans de Modiano, son petit pull bleu roi, les positions acrobatiques et la philo sur France Culture.
Envoie des messages jusque tard dans la nuit.
S’en abstient le week-end et durant les vacances scolaires.

« Inspirez. Ancrez vos mains au sol. Tout en protégeant le bas de votre dos, relevez le buste. Bhujangasana. »

— Addendum : tous les 14 jours, avec une précision d’horlogerie suisse, ladite Agathe.H retrouve, toujours dans la même chambre... mon cher époux. Qui feint, depuis 4 ans – tout comme moi, d’ailleurs – de croire que je ne m’en doute pas.

« Expirez. »

Quel sardonique hasard les plaçait tout à coup, par ce matin d’automne, en présence l’une de l’autre ? L’ironie d’un destin facétieux semblait vouloir offrir à Emie l’opportunité de réaliser une chose dont elle n’aurait jamais osé rêver. Elle goûtait l’incongru de la situation dans toute sa subtile saveur. Maintenant, que décider ? Comment s’empêcher d’aller déchiqueter les affaires d’Agahte H. au vestiaire ? Pourquoi résister à l’abjecte exquise tentation de se mettre à hurler en plein cours quel genre de femme elle était ?

« Poussez sur les mains, les pieds. Reculez le bassin. Adho mukha svanasana. Équilibrez l’ensemble de votre poids sur vos appuis. »

Emie se releva. Elle se dirigea si paisiblement vers le premier rang de tapis que nul ne songea à l’arrêter. Saisissant Agathe H. aux cheveux, elle la redressa et lui décocha une claque qui déchira le silence ouaté de la salle. Stupéfaction. Remise de sa surprise, Agathe H. l’empoigna. De concert, elles roulèrent à terre. La fureur congédia la sérénité ; le déchaînement pulvérisa l’harmonie ; le grenat éclaboussa la blancheur immaculée

« Équilibrez l’ensemble de votre poids sur vos appuis. Expirez »

Emie revint la réalité. Elle sentait tout le bas de son dos s’étirer. Avec le même plaisir que jeudi soir. Quand le buste du délicieux Alberto s’était un peu plus profondément imprimé dans la paire de draps qu’ils venaient de froisser pour mieux s’enlacer – ce qui, pour le coup, était un secret parfaitement gardé.

« Venez déposer délicatement les genoux sur le sol. Ramenez vos mains en salutation vers le cœur. Vajrasana»

Dans une légère inclinaison de la tête, Emie adressa un sourire éclatant à une Agathe H interloquée, qui ne le lui rendit pas.

« Namaste »

PRIX

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Frédéric Bernard · il y a
Une situation épineuse où le conflit vient jaillir là où on ne l'attendait pas, dans l'antre du calme. Le calme acquis grâce à la pratique du yoga aura permis à la narratrice de se déplacer furtivement jusqu'à son objectif pour ces salutations musclées^^
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Moniroje · il y a
Ho ho, quelle tempête intérieure !!! que dis-je ! un tsunami !! et en vrai, la zénitude (pardon pour ce vilain mot) d'un cours de yoga!!! Heureusement qu'il y a un Alberto !!!
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Marie Kléber · il y a
Réjouissant ce texte avec un beau contraste entre la sérénité de l'endroit, de la pratique et la chaos intérieur.
Avec une belle chute...
Mes voix!

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Pherton Casimir · il y a
Beau texte.
Une invitation à découvrir LES TOURMENTS DE LA MORT. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-tourments-de-la-mort
Merci.

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Yves Le Gouelan · il y a
Un petit côté démoniaque qui n'est pas pour me déplaire. Bien documenté ce ttc.
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jc jr · il y a
Joli contraste entre cette méditation et l'émotion rentrée de colère, qui s'exprime par la violence. Je vais me mettre au yoga, j'ai un compte à régler... et si vous veniez pousser la "porte des histoires" ?
Amicalement, JC

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Chateaubriante · il y a
namaste Claire
un vrai paradoxe que vous nous décrivez
en pleine méditation, les passions se déchaînent
+++++

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Annick · il y a
Amusant paradoxe entre la lenteur apparente des mouvements, des respirations, et le trouble intérieur qui donne envie d'en venir aux mains. Merci
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Patmarch . · il y a
bah! j'aime pas ces stages de yoga où il est bon ton de s'échanger des sourires ....
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Doria Lescure · il y a
un délicieux petit moment d'égarement qu'un sourire sarcastique vient valider... pour ce très bon moment de lecture réjouissant au possible, chère Claire, voici mes voix.
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