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N'allume pas !

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Olivier s’est arrêté, la main sur la poignée de la porte d’entrée. Il saisit le papier rose vif collé juste en dessous de l’œilleton. Il y est écrit, au stylo, d’un trait tremblant : « N’allume pas, rentre !». Le papier n’adhère plus beaucoup, comme s’il avait été collé et décollé à maintes reprises. Il fronce les sourcils, il s’agit bien de son écriture, pas de doutes. Il a trop mal à la tête pour y réfléchir maintenant, cela fait plusieurs nuits qu’il ne dort pas bien sans raison apparente. Il regarde sa montre, il va finir par louper le train qui doit l’emmener dans le quartier d’affaires où il a ses bureaux, et il doit encore prendre sa voiture pour aller à la gare. La faute aussi à ses satanées chaussures qui semblent disparaître au fur et à mesure des jours !
Il ouvre la porte tout en remettant le petit papier adhésif en place et se promet d’y réfléchir en rentrant ce soir.

— Bon sang qu’est-ce que c’est que cette brume ?
Il n’en revient pas, c’est une véritable purée de pois qui entoure son petit pavillon de banlieue. Bon sang, il aurait dû écouter la radio ! Il ferme sa porte à clé et essaie de distinguer sa voiture garée dans la rue, c’est en actionnant le plip à distance qu’il la repère grâce aux clignotants qui se mettent à palpiter dans la ouate vaporeuse. Il se dirige vers son véhicule à pas précautionneux.
— C’est dingue ce brouillard, on n’y voit pas à 3 mètres, ça promet pour conduire !
La brume ne paraît pas aussi éthérée qu’elle le devrait, l’impression qu’il a en se frayant un passage au travers du voile laiteux est assez dérangeante, une sensation étrange de compacité, comme si elle le freinait !

Une fois à l’intérieur de la voiture, un sentiment bizarre l’assaille sans qu’il puisse en déterminer l’origine. Son premier geste est d’allumer la radio. Pas un son ne sort des enceintes dissimulées dans les contre-portes. Le silence est absolu, comme si la batterie de la voiture était à plat, d’ailleurs le plafonnier luit beaucoup plus faiblement que d’habitude. Peut-être est-ce un fusible ? Quoiqu’il en soit, il verra ce soir au retour, il n’a pas envie de faire de la spéléo dans sa boite à gants pour en trouver un de remplacement.
Il a à peine eu le temps d’insérer sa carte main libre dans la fente prévue à cet effet, qu’un relent acre lui assaille les narines. Il fronce le nez, une odeur de brulé lui parvient, comme si quelque chose finissait de se consumer très lentement. Il commence par observer les diodes du tableau de bord, mais rien d’anormal, pas de voyant rouge inquiétant. D’où cela peut-il provenir ? En baissant les yeux pour tenter de repérer éventuellement quelque chose dans l’habitacle, il regarde ses chaussures impeccablement cirées, et...Non, ce matin justement, elles ne semblent pas impeccables. Il se penche un peu plus et constate avec étonnement que tout le dessus de ses beaux mocassins est comme constellé d’une myriade de petites cloques. Il ôte un de ses souliers et en examine de plus près le cuir qui, hier encore, était parfaitement lisse, il paraît maintenant avoir passé plusieurs minutes dans un four. Il passe son doigt sur les petites boursoufflures, elles sont encore tièdes. Dans un réflexe de peur et de dégoût, il lance sa chaussure sur le siège passager et se baisse pour ôter la seconde encore à son pied, quand il suspend son geste. Son regard se fait oblique. En relevant la tête très lentement, il distingue sur le plancher côté passager...
— Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ?
...plusieurs paires de mocassins, tous plus abîmés les uns que les autres, entièrement recouverts de cloques et craquelés.
Il se redresse complètement sur son siège, son regard ne parvenant pas à quitter le cimetière de chaussures. Il se passe une main sur le visage. Ce n’est donc pas la première fois qu’il jette ses souliers dans l’habitacle, ce qui expliquerait la sensation fugace de déjà-vu qu’il a eu en entrant dans l’habitacle tout à l’heure. Pourquoi sont-ils tous abîmés de cette manière ? Est-ce la brume ? Cette brume qui semble là depuis une éternité, toujours aussi envahissante et impénétrable, qui l’isole totalement du monde extérieur...Depuis combien de temps est-elle là d’ailleurs ?
Une fulgurance lui arrive de plein fouet. La brume n’est pas menaçante, elle est là pour le protéger. Il ne sait pas de quoi...ou de qui, mais il en est intimement persuadé, il en veut pour preuve le fait que ses pieds sont intacts. Elle brûle ses chaussures afin qu’il ne s’aventure pas plus au dehors, fait en sorte de couper toute source d’énergie et doit également avoir des vertus propices à l’oubli afin qu’il recommence encore et encore la même journée...jusqu’à ce que le danger soit écarté ?
Il décide d’en avoir le cœur net, après s’être débarrassé de sa seconde chaussure et de ses chaussettes, il se penche et fouille dans sa boîte à gants, persuadé qu’il y trouvera une lampe torche à dynamo. Effectivement, après en avoir répandu le contenu au sol sans ménagement, il met la main sur l’objet convoité, blotti tout au fond de la cavité en plastique dur, presque caché.
Après en avoir vérifié le bon fonctionnement, il décide de sortir. Il prend une profonde inspiration, ouvre la portière et, en retenant son souffle, pose ses deux pieds nus au sol.

Il avait vu juste, rien ne se passe, pas de brûlures, pas de démangeaisons, juste le froid mordant du bitume sur ses voutes plantaires.
Il se met en marche, rassuré par la justesse de ses déductions. La brume se fait encore plus enveloppante, plus palpable, plus physique...elle le freine.
Au bout de quelques enjambées, il actionne sa torche. Le rayon lumineux n’opère pas la trouée espérée, mais permet d’augmenter un peu son champ de vision. Le silence est oppressant, la brume bloque tous les sons, l’impression d’être aveugle et sourd dans une obscurité blanche et laiteuse.
Un premier choc sourd se fait entendre, il se fige, il lui est impossible d’en cerner la provenance, devant, derrière, sur un côté ? Il retient sa respiration sans même s’en rendre compte et ce n’est qu’au moment où les premiers étourdissements arrivent qu’il parvient enfin à reprendre une grande inspiration d’air frais dans un bruit de trachée passée au papier de verre. Il arrive péniblement à reprendre sa marche en avant, hésitant.
Le second choc qu’il entend semble se produire droit devant lui et beaucoup plus près que le premier...beaucoup trop près ! Il pense à faire demi-tour, et se retourne même, mais décide finalement de ne pas encore en arriver là, il veut trouver des réponses à cette journée qui se répète à l’infini et qui finira par le rendre fou !
Le troisième choc, énorme, a raison de sa détermination naissante, il sent ses jambes flageoler, les poils de sa nuque et de ses avant-bras se dressent au garde-à-vous. La peur qui s’empare de lui est viscérale, venue du fond des âges, primitive. Il ne peut résister à la vague qui le submerge et décide soudainement de battre en retraite en courant. Jamais encore il n’a détalé aussi vite, mais dans la panique, il n’a pas pris la bonne direction, il lui semble sprinter beaucoup plus longtemps qu’il n’a marché. Le souffle lui manque, ses muscles se durcissent. Sur son passage, la brume se fait moins dense, comme si elle voulait lui faciliter la fuite.
Le quatrième choc, monstrueux, n’est plus qu’à quelques mètres de lui, il le sent, la terre se met à trembler. Ne pas se retourner, surtout pas...et c’est pourtant ce qu’il fait. La forme est colossale, inimaginable. À des dizaines de mètres de haut, deux yeux rouges forent la brume, à sa recherche. Le rayon de sa torche faiblit à l’instant où il se souvient de ce qu’il avait écrit sur le petit papier « N’allume pas, rentre ! ». L’effet du brouillard commence à se faire sentir sur ses capacités cognitives, il est resté trop longtemps dehors et en a trop respiré.

Il pense avec effroi qu’il pourrait être condamné à errer pour toujours dans cette brume sans fin, mais ce qui le traque ne lui en laissera pas le loisir..!

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Petitpoizonrouge · il y a
snif...
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Christian Guillerme · il y a
Hello m'dame !
Ce sera pour la prochaine fois comme on dit...en espérant que cette fois-ci tu participes aussi !

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Petitpoizonrouge · il y a
voilà...le sujet est tombé...il ne m'inspire pas plus que ça mais je vais faire un petit effort neuronal ce week-end...
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Petitpoizonrouge · il y a
s'il y a un prix saint valentin je joue !!!
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JACB · il y a
Flippante et originale votre histoire Christian , sauve qui peut !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Christian Guillerme · il y a
Merci Yann.
J'y vais de ce pas !

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Sabrina Guerreiro · il y a
Trés beau récit mystérieux!!! Moi aussi j'ai ressenti l'ambiance pesante et angoissante de King!! Bravo!
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Christian Guillerme · il y a
Merci Sabrina !
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Sylvie Loy · il y a
Ambiance à la Stephen King cette fois-ci ! Plus moderne, plus mystérieux aussi, et toujours un personnage en proie à ses démons et qui vit tes délires (dans le bon sens du terme hein !) dans une solitude implacable !
Bien mené et narré !
La Quatrième Dimension doit pâlir de jalousie !

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Christian Guillerme · il y a
Merci pour ce super commentaire Sylvie ! Content de te retrouver ici ;-)
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Sylvie Loy · il y a
(Je t'aurais bien vu finaliste)
Next time !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Christian Guillerme · il y a
Merci Richard Laurence !!
Je suis preneur en mp d'un commentaire détaillé ;-)
Tous mes voeux également pour 2018 !

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MissFree · il y a
Angoissant!
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Christian Guillerme · il y a
Merci MissFree !
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Yasmina Sénane · il y a
Histoire bien écrite avec du suspense.
Apprécierez vous " Un scoop" écrit pour ce prix ?

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Christian Guillerme · il y a
Merci Yasmina ! Mes voix pour votre scoop !
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Image de Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Merci Christopher !
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