Naissance d'une aubergine

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La première fois que moi, Loulou Bouchon, j'ouvris la bouche pour crier, ma mère en eut le bec cloué.
Si j'avais connu ma mère, j'aurais pu sans crainte d'exagérer, affirmer qu'elle avait une fois de plus trouvé une excellente façon de se faire remarquer. Et que même à la naissance de sa fille, il lui avait fallu attirer l'attention sur elle.
Car dans l'effervescence qui suivit mon premier cri, il n'y en avait que pour elle. Ou presque.
Tout juste prit-on la peine de sectionner le cordon ombilical qui avait tant gêné ma sortie, pour me refiler à une infirmière stagiaire qui me manipulait comme une patate fumante. Elle semblait implorer qu'on vînt la débarrasser de moi, par allergie aux patates peut-être – bien qu'à ce moment-là, je fusse plus proche du haricot vert par mon gabarit, et de l'aubergine par ma couleur.
Mais personne ne vint la secourir, non, personne, car ils étaient tous mobilisés au-dessus du ventre de ma mère pour tenter d'enrayer l'hémorragie inopinée qui devait plus tard faire dire à mon imbécile de cousin :
— Tu es le miracle de la Mère Rouge !
Le temps qu'ils passèrent à stabiliser son état, je le passai emmaillotée dans un berceau sans prénom à m'égosiller en vain. Nul ne savait comment je devais m'appeler alors ils ne m'appelèrent pas. J'étais le bébé de l'embolie placentaire.
La fille de cette pauvre jeune femme de vingt-cinq ans venue dans cette petite maternité accoucher à pas d'heure, par une nuit d'orage telle que l'hélicoptère qui devait la transporter d'urgence à l'hôpital ne put décoller. J'étais le bébé de cette femme qui fit une embolie placentaire foudroyante – complication rare et fatale – mais qui en réchappa à moitié, puisqu'elle glissa dans un coma de belle au bois dormant.
Ce qui lui donna pour la première fois de sa vie (paraît-il) une excellente occasion de se taire, qu'elle saisit bien malgré elle. Les autres occasions de se taire, elle les avait toujours laissé filer. Et pas malgré elle.

Ma mère n'était pas seule cette nuit-là. Ma grand-mère, Argentine Frouin, droite et raide comme un cierge, la fesse serrée, les lèvres vissées et les lunettes greffées sur le nez, n'avait d'ouvert que son compte en banque dont elle gardait le montant soigneusement secret. Lorsqu'une sage-femme vint enfin lui annoncer ma naissance, elle dévissa les lèvres pour jeter un inquiet :
— Elle est noire ?
— Non, elle est bleue.
— Bleue ? Comment ça bleue ?
— Oui, enfin, non, c'est parce qu'elle a été étranglée par le cordon ombilical, mais ça va mieux maintenant, elle a repris sa couleur d'origine.
— Mais elle est noire ou pas ?
— Comment ça noire ?
— Ecoutez mademoiselle...
Et elle baissa la voix pour dire la suite :
— Son père est Indien. Enfin, malabar, comme vous dites ici, à la Réunion.
— Oui...
— Il est... teinté, vous voyez ? Basané, quoi. Alors je me disais : il y a cinquante pour cent de chances pour qu'elle ne le soit pas.
— A dire vrai, la couleur de la peau n'est pas définitive à la naissance. Même les Noirs ne sont pas vraiment noirs. Vous verriez les petits Mahorais ! Enfin, je dis ça parce que le seul endroit où la couleur définitive peut se voir dès la naissance, c'est les testicules. Les Mahorais sortent blancs avec les couilles noires comme la boule huit du billard.
Mme Frouin avait pincé les lèvres comme si on venait de les lui frotter avec du citron. Cette sage-femme n'avait aucune retenue. Qu'est-ce que c'était que ce pays de sauvages ?
La sage-femme continua :
— Et là le problème c'est que c'est une fille ! Donc on ne peut rien affirmer avant au moins cinq ans.
— Cinq ans ?!
— Oui, la pigmentation met cinq ans minimum. Parfois ça se fait d'un coup, sans prévenir, presque du jour au lendemain : vous avez bordé une petite blondinette et le matin, vous réveillez une café au lait. Le soir tombe : et elle est devenue noire !
— Vous plaisantez ?
— Oui.
— Je vois. C'est le fameux humour des étudiants en médecine...
— Bon, vous voulez la voir ?
— Ma fille ?
— Non, votre petite-fille.
— Et ma fille ?
— Elle est encore en salle d'opération, moi je peux juste vous montrer votre petite-fille. Enfin, si vous voulez la voir.
Argentine opina du chef d'un air sceptique. Elle n'aimait pas les hôpitaux, elle ne croyait pas en la médecine, tous des charlatans qui en voulaient à votre argent. Argentine, la bien-nommée.

Elle suivit la sage-femme jusqu'à la couveuse dans laquelle on avait fini par me placer. Se penchant au-dessus, elle ne put retenir ce cri du cœur :
— Mais on dirait un p'tit singe !
Je le sais car elle me le raconta des années après, riant de bonne foi en promenant ses mains sur ses bras pour décrire à quel point j'étais recouverte d'un duvet noir.
— Et puis tu avais des cheveux, mais alors des cheveux ! Une vraie tignasse ! C'est bien simple : toutes les infirmières s'amusaient à te faire la houppette.
Sur le coup, elle avait tout de même pris peur. Comment allaient réagir les dames de la paroisse ? Et ses copains du bridge ? Elle n'oserait jamais leur présenter cette petite noiraude comme sa petite-fille, la seule et l'unique à ce jour. Elle parvint à capter mon regard. « Elle a les yeux noirs comme des grains de litchis », pensa-t-elle.
Je ne ressemblais en rien à ma mère. Si mon père n'avait pas été mon portrait craché, Argentine Frouin, qui se méfiait autant de l'administration que de la médecine, se serait sérieusement demandée si j'étais le bon bébé.
Elle regarda tout de même sur la plaquette accrochée au berceau.
Et s'aperçut que je n'avais pas de prénom.
— Cette petite n'a pas de prénom ! s'exclama-t-elle.
La stagiaire rappliqua et lui demanda ce qu'elle devait écrire. Alors ma grand-mère, le regard vers l'horizon, prit un ton d'actrice mélodramatique pour répéter lentement : « Lou...Lou... »
La stagiaire extirpa de sa blouse un stylo et sans sourciller mais avec l'application des maladroits, écrivit : « Loulou ».
Mon père n'osa jamais changer ce qu'il croyait être le choix de sa belle-mère. Il tenait à ne pas commettre d'impair.
Des fois que ma mère se réveillerait.

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