Naissance

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J'aime les gens. Je hais l'humanité et pas mal de ses représentants En particulier les toreros, les admirateurs des toreros, les gens du cirque, les dresseurs de dauphins, les chasseurs, les  [+]

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Les douleurs s’intensifiaient, et avec elles, la peur.
Les contractions avaient débuté depuis déjà quelques heures, mais elles étaient devenues atroces.
Le bébé mettait un temps infini à venir. Elle était terrorisée, mais cette terreur venait de bien avant les douleurs de l’enfantement. Depuis cet affreux voyage à Leipzig. Depuis que cette maudite Tzigane lui avait touché le ventre, alors encore plat.
Elle marchait, tenant la main de son mari, quand cette demi-folle lui avait tendu la sienne.
— La bonne aventure madame, pour une petite pièce.
À côté d’elle se tenait une pauvre gamine, sale et visiblement mal nourrie. Eux-mêmes n’étaient pas bien riches, mais le visage crasseux de la gamine qui grignotait un bout de pain rassis en levant vers elle ses grands yeux clairs l'avait émue. Elle avait ouvert son porte-monnaie et avait glissé une petite pièce dans la paume de la Tzigane.
Alors, elle avait touché son ventre. Et le cauchemar avait commencé pour elle et son mari.
À peine avait-elle posé sa main qu’elle l’avait retirée, comme si elle l’avait plaquée sur le brûleur de la gazinière.
— Ton bébé... Je suis désolée... Il n’est pas... normal. Je suis désolée, vraiment, je suis désolée, c’est... c’est un monstre. Oh mon Dieu ! C’est un monstre !
Elle s’était enfuie, presque en courant, tirant par le bras l’enfant en guenilles.
Bien sûr, ils n’y croyaient pas. C’étaient des histoires de bonne femme, des trucs à dormir debout pour les imbéciles et les touristes. Mais la jeune femme était repartie avec ça et s’en était peu à peu nourrie.
Les rêves étaient venus deux semaines après. Au tout début, des images d’enfant mort-né. Puis ils avaient empiré. La nuit, elle mettait au monde une créature dont la bouche monstrueuse s'ouvrait sur des crocs acérés et dégoulinants de sang. Au fur et à mesure que la grossesse avait progressé et que son corps s’était arrondi, les cauchemars étaient devenus de plus en plus atroces. Dernièrement, elle avait vu sortir de son ventre une horrible pieuvre à visage humain dont les tentacules lui déchiraient les entrailles.
Ils avaient consulté plusieurs docteurs qui l’avaient examinée. Tous avaient essayé de la rassurer en lui certifiant que la grossesse se déroulait parfaitement et que tout était normal. Mais leur conviction n'entamait en rien la panique qui s'ancrait jour après jour aux tréfonds de son âme.
Ces derniers mois, elle avait vécu l’Enfer sur Terre, et le point culminant de sa terreur, c’était aujourd’hui.
Le médecin était arrivé chez elle un peu après minuit, et son mari, à sa demande, avait fait bouillir de l’eau. Le docteur était là depuis plus de cinq heures et l’enfant n’arrivait toujours pas. La douleur était à la limite de l’insupportable, mais l’expulser de son ventre, pour voir ce que la nature avait inventé dans son infinie cruauté, l’était encore plus. Elle préférait le faire mourir en elle et mourir avec lui que de mettre au monde une abomination.
Le docteur Rosenfeld avait fini par hausser le ton devant une telle mauvaise volonté de faire naître son bébé.
— Madame, cela suffit maintenant. Vous allez pousser. Ce que vous faites est criminel ! Vous êtes en train de tuer votre enfant ! Au nom du Ciel, poussez !
Mais la nature n’avait pas besoin d’elle. Son utérus se contractait minute après minute, et la chose progressait dans son bassin.
Enfin, au comble de la souffrance, elle sentit l’être gluant passer entre ses cuisses et elle hurla, rongée par une angoisse absolue.
Aussitôt, elle entendit les pleurs du nourrisson. Le médecin était penché sur lui et s’affairait à couper le cordon.
Bien que ce ne fût pas la coutume, son mari avait insisté pour rester pendant l’accouchement. Elle le vit porter ses mains à sa bouche, les yeux écarquillés. Puis, il les baissa pour découvrir un magnifique sourire de pur bonheur. Il prit l’enfant et le souleva bien haut au-dessus de son visage.
— C’est un fils ! exulta-t-il. Il est superbe, regarde !
Il posa l’enfant contre elle. Il ouvrait déjà de grands yeux sur le monde. Il était... beau, normal.
Elle pleura de joie et de reconnaissance. La vie, en une seconde, était redevenue magnifique.
Le docteur Rosenfeld, visiblement épuisé, rayonnait.
— Alors, que vous avais-je dit ? Je savais que la grossesse se passait bien. Vous n’auriez pas dû écouter cette vipère.
— Vous aviez raison docteur, dit-elle en riant et pleurant à la fois. Je vous remercie infiniment.
— Bon ! Ce n’est pas tout ça, mais comment va-t-il s’appeler, votre petit bonhomme ?
Elle ressentit une certaine gêne. Elle avait refusé d’imaginer un prénom pour l’être anormal qu’elle croyait porter. Elle regarda son mari, qui eut soudain une idée.
— Quel est le vôtre, docteur ?
— Je m'appelle Adolf, répondit le médecin.
— Alors, va pour Adolf.
— Je suis très honoré. Je prierai pour vous demain, à la synagogue. Félicitations, madame Hitler, c’est vraiment un beau bébé.

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