Nahir

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Si l’on me demandait ce qu’est le bonheur, je répondrais probablement que c’est une photo pas très nette posée négligemment sur le bureau de Sarij, des larmes de joie, des étreintes à profusion puis neuf mois d’attente interminable.

Je descends les escaliers en toute hâte et l’aperçois assis dans le canapé. Je m’approche tout doucement de lui et réalise que ma vie entière a pris un tout autre tournant quand il y est entré. Après six années de mariage et une tonne de traitements aussi difficiles les uns que les autres, le petit bâtonnet a fini par indiquer positif mais n’y croyant pas, j’ai dû faire pipi sur six autres bâtonnet et prendre un rendez-vous express avec mon gynéco pour en avoir le cœur net. J’ai ensuite eu droit à quatre années de joie et de folie grâce à mon fils Nahir sauf qu’au bout des quatre années nos rapports étaient devenus froids, nous nous jaugions à chaque instant. Je ne savais pas trop ce qu’il attendait de moi ni comment je devais me comporter avec lui. Il était tantôt très calme et juste l’instant d’après il partait en vrille. J’aurais voulu avoir plus de temps pour me préparer et m’adapter.

Ce n’était juste pas possible que notre unique enfant soit atteint de cette maladie étrange. La vie ne pouvait pas nous faire subir cela en plus des longues années d’attentes qu’elle nous avait infligé. Sarij disait que nous devions obtenir l’avis d’autres médecins et c’est ainsi que nous fîmes le tour de tous les hôpitaux de la sous-région parisienne. Je ne cessais pas de répéter aux médecins que mon fils allait très bien au début et qu’il s’était juste refermé sur lui quelques mois plus tôt, c’était probablement un problème passager et eux ne cessaient de confirmer le foutu diagnostic.

Nahir a constamment l’air ailleurs, comme perdu dans des pensées si lointaines qu’il aurait complètement oublié que vous existiez. Il lui arrive très souvent de nous fixer sans nous regarder. Son regard presque transparent donne envie de s’y noyer, et pourtant, impossible de deviner ce à quoi il pense.

Nènè, ma belle-mère dit que l’autisme c’est une maladie de blanc. Nahir est tout sauf blanc, son père et moi sommes tous deux Tem et originaires du Togo alors Nahir ne pouvait être autiste. Elle dit aussi qu’au lieu de faire le tour des hôpitaux nous devrions plutôt faire le tour des marabouts. Et parfois elle dit en chiquant du tabac que Nahir est probablement un de ces mauvais génies de l’air qui s’incarnent pour pourrir la vie aux humains. Moi je n’en crois pas un traitre mot.

Nous n’avons pas pu inscrire Nahir dans une école normale, ils disent que le mieux c’est que nous lui trouvions une école pour enfants spéciaux. C’est ainsi qu’ils disent « il est un peu spécial votre fils » pour ne pas nous froisser ou nous attrister. Et pourtant Nahir est de loin l’enfant le plus intelligent que je connaisse. Il sait faire tellement de choses pour un enfant de son âge il est juste prodigieux. Je pensais que nous surmonterions tout cela ensemble Sarij et moi mais les semaines qui suivirent la confirmation du diagnostic Sarij s’est peu à peu transformé en bunker impénétrable. Il passait le clair de son temps dans son bureau et évitait autant qu’il le pouvait tout contact avec notre fils. Je voyais s’épaissir la ligne de séparation entre nous sans pouvoir y faire grand-chose.

Lorsque les gens regardent Nahir, ils remarquent quelque chose qui leur paraît suspect, il y’a ce quelque chose en lui qui leur fait ressentir de la peine ou de la pitié pour lui. En outre ce qu’ils ne savent pas est que l’indiscrétion de leurs regards alourdi mon cœur.
Quel est le sentiment qui me domine ? L’amour que j’ai pour mon fils ou la frustration due au sentiment de rejet qu’il a fait naître en moi ?
Cet assemblage de fractions du quotidien accumulées depuis des années vous mène tout droit à un point de ras le bol où vous réalisez que tous vos efforts jusque-là ont pour dénominateur commun votre enfant et tout ça pour justifier un rôle que vous vous êtes toute seule imposé.
Je m’assois sur le bord du canapé, aussi proche qu’il me le permet, guettant le moment où il aurait sa crise. Je pose les mains sur son épaule. Ses hurlements ne tardent alors pas à jaillir, je ne sais pas comment le calmer. Ça devrait aller de soi non ?
Il y’a des jours où j’aimerais tout plaquer et partir sans me retourner. Voir le monde, sortir tous les soirs et faire la tournées des bars, me faire inviter par des inconnus et finir dans leur lits. Ecrire des poèmes et les conclure avec des papillons roses. Quand j’aurai fini de faire le tour du monde sur un poney je me trouverais un coin de bonheur perdu au fond d’une forêt et je m’y terrerai pour le reste du temps qu’il me restera à vivre. J’aurais au moins vécu sauf que ça aurait été une vie d’écervelé. Il suffit que je pose les yeux sur mon fils pour tout de suite me sentir importante, savoir qu’il a besoin de moi, même s’il ne le sait pas, me donne la force de rester. Je vais rester. Rien que pour ça. Et puis je pense à moi, à tous les efforts que j’ai fait pour avoir cet enfant, à toute la douleur que je sentirais en partant loin des deux hommes de ma vie. Non, les quitter n’est pas raisonnable.
Mes pensées me font sourire, il ne le remarque pas. Je m’éloigne de lui et peu à peu il retrouve son calme : il se sent mieux. C’est le piano qui requiert à présent toute son attention. Je repense à mon travail que j’ai dû quitter pour être maman à plein temps, à mes amis que je ne vois plus depuis trop longtemps et à Sarij qui n’est plus tout à fait le même.
Je m’efforce de me dérober à ce cauchemar qui je l’espère prendra fin dans pas très longtemps mais n’en pouvant plus de ce mal être je laisse échapper ces mots que je garde enfouis dans mon cœur depuis un moment « Nahir, tu me pourris la vie ».
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