Nada

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"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que j'ai écrites ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est  [+]

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Ils l'ont appelée Nada.
« Nada ? C'est "rien", en espagnol, pense l'institutrice le jour de la rentrée. Mais, se reprend-elle, certainement, en arabe, ce n'est pas péjoratif... »
Cependant, Nada ne dit rien, nada. À quatre ans et demi, elle ne parle pas. C'est la plus petite de la classe. Pas la plus jeune, la plus petite. Parfois, elle se lève, elle marche sur la pointe des pieds dans la classe, les couloirs, elle fait sursauter les adultes par sa petite présence muette, une statue d'enfant seul, un fantôme aux longues tresses, aux grands yeux éteints, qui glisse mélancoliquement. « Retourne dans ta classe, Nada. »
La psychologue scolaire l'observe du coin de l'œil, une demi-heure tous les quinze jours. Elle la regarde interagir avec les autres enfants, mais Nada n'interagit pas, elle dessine, toute seule dans un coin, sur une petite table. Les dessins de Nada font l'admiration des maîtresses, et des autres enfants. Ils sont magnifiques, pleins de couleurs et de joie, lumineux et généreux. Ils semblent toujours plus grands que la feuille de papier. Quand l'institutrice les affiche sur le mur, Nada sourit, un tout petit sourire, une minuscule lumière. Silencieuse.
Si quelqu'un essaye de lui prendre son dessin, son crayon, sa place, Nada pleure. Des larmes tues, des sanglots atones. Elle ne dit rien, nada, jamais.
Dans la classe, il y a des petits bancs disposés autour du tableau, où les enfants viennent s'asseoir pour écouter des histoires, apprendre les jours de la semaine. Nada s'assied toujours à la même place : exactement à l'endroit où les deux bancs, accolés, se rejoignent. C'est inconfortable, c'est une petite place que personne ne veut. La place de Nada. Pour les institutrices, c'est un mystère, cette petite-là, mais elle est calme, et elles ont tant à faire avec les autres, les bagarreurs, les insolents, les trop gâtés, les pleurnicheurs, les mal-aimés et les trop aimés. Alors, elles laissent glisser Nada, elles la laissent n'être rien.
La mère de Nada... une silhouette voilée qui dépose et reprend sa fille au portail, sans jamais rien dire, ni bonjour, ni bonne journée, ni ma fille a mal dormi, elle sera peut-être difficile aujourd'hui, ni quand commencent les vacances. Elle ne parle pas français, n'a jamais été scolarisée. Pour le rendez-vous avec la psychologue, elle vient accompagnée par une belle-sœur, qui fait office d'interprète.
La maîtresse a tenté d'aller vers elle au début, de sourire, d'établir le contact. La jeune femme s'est éloignée, sans rien dire, sa fille par la main. Alors la maîtresse a renoncé, elle a tant à faire, déjà, avec les autres parents, les mamans tatouées aux cheveux teints par une copine, les mamans à vélo qui parlent anglais à leurs children, les papas qui travaillent la nuit et oublient de se réveiller pour l'école, les grands-parents anxieux qui ont peur qu'on refuse de leur donner leur petit-fils pour aller chez l'orthodontiste.
En novembre, Ismaël arrive dans l'école. C'est un jeune un peu paumé, avec un sweat à capuche Black Sabbath, en service civique. Il tope Nada, à la récréation, il s'accroupit devant elle, la regarde dans les yeux et lui dit : « Nada, ton prénom... Ça veut dire "celle qui appelle". Tu comprends ? Tu dois parler, Nada... » La petite sourit. Comme pour les dessins au mur, mais en plus grand, son sourire de ce jour-là est plus coloré que tous les dessins du monde.
Un jour, Nada ne vient pas en classe. Ni le lendemain ni les jours suivants. La directrice essaye d'appeler les numéros qui sont dans le dossier. Personne ne répond. Le mot « enlèvement » commence à circuler entre les mamans inquiètes, au portail de l'école. Elles serrent leurs enfants un peu plus fort dans leurs bras, rentrent directement à la maison au lieu de goûter au square. On parle d'un homme bizarre, d'une camionnette blanche.
En mai, Ismaël quitte l'école, son service civique est terminé. Il se renseigne pour un CAP pâtisserie, ou une licence en lettres, il ne sait pas trop.
Au bout de quelques semaines, les mamans sont rassurées. Il s'agit d'un rapt parental, c'est le père qui est venu chercher la petite Nada, et l'a emmenée dans son pays. Les images terribles s'éloignent, les mamans respirent. Elles retournent au square. La camionnette blanche s'évapore dans les premiers jours d'été.
Fin juin, la maîtresse décroche les peintures, les bricolages et les dessins du mur de la classe. Elle regarde une dernière fois les couleurs de ceux de Nada, puis elle les met dans la poubelle. Il ne reste rien du petit fantôme muet, nada.
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Les Histoires de RAC · il y a
Touchant mais le format est trop court pour développer les différents sujets fort pertinents que vous abordez. Peut-être une suite ? ♫
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Annabel Seynave- · il y a
On verra ... Un roman ? Une trilogie ? ... J'y pense !
Merci RAC !

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Hortense Remington · il y a
Un texte émouvant ! Terrible ! Une écriture juste, pointue et belle. Quelle horreur ce rapt parental qui soulage la population ! Et qui existe, fait des ravages et se perpétue…
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Annabel Seynave- · il y a
Oui, un vrai problème de société. Merci de votre regard.
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Patrick P · il y a
Un très beau texte. J' ai aimé.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci de ce commentaire Patrick.
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Brigitte Bardou · il y a
Les dessins de Nada respirent la joie, je veux croire qu’elle n’est pas si malheureuse que ça au milieu des siens et parler, c’est dur, quand on est confronté à deux langues sans personne de bilingue pour vous aider. Ceci n’enlève rien à la cruauté du rapt parental. Très beau texte, comme toujours, Annabel !
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Annabel Seynave- · il y a
Je crois aussi qu'il y a une joie fondamentale chez elle ... Et rien n'est jamais perdu chez les enfants.
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. LaNif · il y a
Un texte magnifiquement écrit.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup !
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Julien1965 Dos · il y a
Terrible histoire et pourtant si ancrée dans la réalité du quotidien. "Un rapt parental" qui soulage les autres parents et la vie reprend sans trop se poser de questions. Elle est là la violence, sourde, plombante...
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Annabel Seynave- · il y a
Merci d'avoir si bien compris mon intention.
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Flore Anna · il y a
Une histoire émouvante, il arrive si souvent qu'un enfant qui ne pose pas de problèmes passe l'année dans une classe comme une ombre...La psychologue ne semble pas s'en préoccuper ? Difficulté des relations avec une maman qui ne parle pas la même langue. L'isolement de cette petite fille est aussi un effet miroir de ce qu'elle vit chez elle...
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Annabel Seynave- · il y a
Merci flore pour ce commentaire détaillé 🤗
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Mona Lassus · il y a
Combien y a-t-il de Nada, de par notre monde qui ne regarde souvent que par le petit bout de la lorgnette ? Récit émouvant et bien mené. J'aime.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci de ce gentil retour Mona !
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Carl Pax · il y a
Quel va être le destin de cette petite solitude vers un autre ailleurs ? La vie reprend et suit son cours sans elle, les mamans sont soulagées (ce n'est pas une disparition criminelle mais "juste" un enlèvement parental !) Ismaël semblait incarner le seul lien entre l'enfant et le monde, et lui aussi poursuit son chemin. Un beau texte, poétiquement triste...
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce très joli commentaire, mon cher Carl 🤗
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Martyne Dubau · il y a
Une enfant en détresse évidente dont personne ne s'occupe à l'école , c'est étrange , l'histoire est trés bien contée et émouvante bien que beaucoup de questions restent sur Ismaël et sur Nada
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Annabel Seynave- · il y a
Ce n'est qu'une facette de la réalité ... Merci Martyne !

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