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Ln(x)

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Mon fond de teint est presque vide. Je sais que je n’en retrouverai pas, c’était un coup de bol absolu, ce flacon sous les décombres du centre commercial ravagé. Tout le monde cherchait des conserves, des bouteilles de n’importe quoi, de la nourriture pour bébé, tout ce qui se garde longtemps et dont on sait que le contenu n’est pas contaminé. Plus besoin d’essayer de dénicher des tampons ou des serviettes, on est tous trop affamés, on n’a plus nos règles depuis des mois. C’est plus pratique, soit dit en passant, l’Advil ne court pas les rues ces temps-ci. Bref, tout le monde cherchait de quoi survivre. Moi aussi, en fait, si on y réfléchit.
La première disparition, c’était dans un marécage à la tombée de la nuit. On avait pris un risque, espéré atteindre la caverne indiquée sur notre lambeau de carte IGN avant qu’il fasse noir, mais on n’avait pas compté sur le nid-de-poule dans lequel Yvan s’est tordu la cheville. Entorse, foulure, peu importe, on s’est retrouvé à avancer à l’aveugle avec Yvan en travers des épaules de Mariam en se repérant à tâtons pour éviter d’éventuels autres trous. On a fini par atteindre la caverne. Florence nous a comptés, deux, quatre, cinq, il en manque un. Il en manquait un. Philippe le comptable, sec comme un coup de trique et tout aussi aimable, tout à coup déserteur. On n’a pas allumé de feu. S’il n’avait pas suivi c’était son problème et se rendre repérable aurait été une erreur de plus. Avec un blessé, on était déjà affaiblis. Une attaque, et on passait tous à la casserole – figurativement, évidemment, tout le monde sait que les zombies ne s’embarrassent pas de cuisson. On a fini par s’endormir après avoir attribué les tours de garde. Toujours pas de Philippe le lendemain. On a continué.
On croise régulièrement des carcasses sur le chemin. Elles sont toujours trop vieilles, c’est dommage, c’est ce qu’on se dit à chaque fois. Le grand blond dans le fossé nous aurait fait trois repas si on l’avait trouvé deux jours plus tôt, mais maintenant il était trop pourri pour servir à quoi que ce soit sinon à nourrir les herbes folles. Il était musclé, vraiment musclé. Je me demande ce qu’il faisait avant. Je me demande si d’autres survivants sont tombés sur la carcasse de Philippe.
Il n’y a vraiment plus rien dans ce fond de teint, putain.
Contrairement aux idées reçues, on attrape le zombisme par plein d’autres moyens que par simple morsure. Si vous buvez dans une rivière où des zombies sont passés, vous êtes cuit. Pareil si vous dormez dans un endroit qu’ils ont utilisé, si vous mangez quelque chose auquel ils ont touché, s’ils vous vomissent dessus, si vous inspirez leurs postillons. En gros, passez un peu trop près d’un zombie et vous êtes foutu. Ça rend la prophylaxie très compliquée ; s’il suffisait d’abattre les gens avec des traces de morsure on n’en serait sans doute pas là. Mais on fait avec, on se débrouille, petits groupes par petits groupes. On survit.
La deuxième disparition a eu lieu quelques jours après Philippe. Ce coup-là c’était Marie-Félicité, et Florence l’a remarqué beaucoup plus vite. Il ne faisait pas nuit, déjà, ça aide. A un moment donné, Florence a regardé par-dessus son épaule et on n’était plus que quatre. Ça a été plus dur, c’était quelqu’un de bien, Marie-Félicité. Florence a conclu qu’elle avait dû nous perdre de vue – rien que s’arrêter pour refaire son lacet, ça peut suffire dans la montagne. Pas le temps de faire demi-tour, et puis si on avait battu la campagne pendant des heures on se serait fait repérer, c’est sûr. Florence, Mariam, Yvan et moi. Ça ne pèse pas lourd.
Cette nuit-là, pendant mon tour de garde, j’ai compté les taches de rouilles sur le canon du fusil pour m’occuper. C’est ça le problème aussi, à chaque fois qu’on perd un membre du groupe on dort moins, parce qu’on doit re-diviser les huit heures. Au départ on était dix, c’était vivable. Maintenant, ça commence à faire longuet. Idéalement il faudrait qu’on trouve un autre groupe qui veuille bien de nous, mais avec la contamination rampante les gens sont de plus en plus soupçonneux, et je les comprends. On n’est jamais trop prudent ces temps-ci, moi y compris. Méfiance.
La nuit dernière on a dormi au bord d’un lac, dans une espèce de renfoncement rocheux. La lune s’est levée tout doucement, comme si elle avait peur de déranger, et elle avait bien raison. Quand la lune est visible, les nuits sont toujours plus dures. Ce matin au réveil, Florence n’avait plus de crâne. Elle avait encore de drôles de spasmes, et comme on ne savait pas si elle était encore vivante ou pas et que personne ne voulait la toucher, c’est moi qui lui ai tiré deux balles dans la poitrine, bam bam. Juste après, on s’est rendu compte que c’est elle qui avait la carte dans ses affaires. Personne n’a voulu prendre le risque, on est partis sans. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
On a continué la route au hasard pendant quelques heures. Il faisait chaud, mon fond de teint coulait, c’était épouvantable. Je me suis essuyé le visage sur ma manche, sans y penser. Yvan m’a regardé d'un drôle d'air mais il n’a rien dit. Mariam n’a rien remarqué, elle ne remarque plus grand-chose depuis qu’elle a perdu son bras (pas un zombie, pour le coup, juste un rocher). Quand je lui ai dit qu’Yvan manquait à l’appel, elle a juste haussé les épaules. C’est sûr qu’une cheville en miettes ça ne pardonne pas.
On vient de monter le camp. Mon fond de teint tombe de mon visage en petites miettes toutes sèches. Mariam regarde dans le vide. Je ne sais pas si elle se rend compte qu’elle caresse son moignon en tout petits cercles concentriques, comme s’il lui faisait encore mal. Il lui fait sûrement encore mal, j’avais lu un article là-dessus. Qu’est-ce que c’est mal fichu, un humain, et qu’est-ce que c’est beau. Je l’aurais bien gardée, elle – mais je n’avais plus de fond de teint, vous comprenez.
C’est elle qui avait le meilleur cerveau de tous. Un zombie, ça ne gaspille pas.

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Charlette · il y a
De la tension et une bonne chute. Un bon moment de lecture.
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Newone · il y a
Très bien tournée, votre histoire. Merci!
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Jean-Claude Renault · il y a
C'est important le fond de teint. Il faut pouvoir se fondre dans la population. Ou ce qu'il en reste.
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Clem · il y a
Bravo. C'était inattendu.=)
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Ratiba Nasri · il y a
Un excellent TTC bien écrit pour un très bon moment de lecture au pays des zombies. J'adore ! Merci pour le partage !
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Winnie · il y a
Un vrai régal.
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Antigone · il y a
Bravo. A quand la prochaine nouvelle pour une lecture plaisir !
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Elena Hristova · il y a
un texte qui ne manque pas de sensations fortes et nous tient bien en haleine. mes 5 votes avec plaisir
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Maggydm · il y a
Youou des zombis, .... excellent, très bien écrit. J'adhère... mon soutien.
Si vous souhaitez passer par mes lignes... Bonne journee

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Monique Feougier · il y a
Belle écriture, beau suspens, accaparée de bout en bout. Bravo tous mes votes

Je vous invite côté poèmes sur mes textes en concours si vous avez le temps et l'envie...
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