Mythologie improbable des supplices amoureux

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Finaliste
Jury

J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Printemps 2019

Autoritaire et d’une inaltérable rigidité. Telles étaient les principales caractéristiques de Josette Durognon, professeure de mathématiques capable de tétaniser d’un simple froncement de sourcils les pires sauvageons du collège où elle exerçait. Lorsqu’elle surveillait les récréations, sa vision empêchait toute bousculade et le moindre chahut s’étouffait de lui-même. Madame Durognon était parfaitement consciente de la crainte qu’elle inspirait, elle fut donc saisie d’une certaine stupéfaction lorsque le petit Joris, le pire cancre de sa classe de sixième, s’approcha d’elle avec un sourire béat, une friandise à la main.
— M’dame, j’voudrais vous offrir un Mars, annonça l’enfant d’une voix désarmante de sincérité.
L’enseignante se demanda ce qui provoquait la soudaine lueur d’admiration qui brillait dans les pupilles du polisson.

Au même instant, dans un pays différent. Hans Ackermann, très honorable père de famille, fut victime d’une malheureuse panne de Volvo alors qu’il regagnait son foyer. Hans téléphona à son garagiste attitré, celui-ci missionna son meilleur mécanicien pour le remorquage du véhicule. Karl, le mécanicien en question, (125 kilos, 1 mètre 85, les bras noircis de tatouages à la gloire de Jésus et de sa maman) chargea la voiture sur le plateau de sa dépanneuse et, lorsqu’il se tourna vers Hans pour l’inviter à s’installer sur la place passager du camion, se figea comme s’il avait reconnu le pape en personne.
— Vraiment séduit de vous rencontrer, bégaya Karl en gratifiant son client d’une poignée de main moite et acharnée.
Hans Ackermann se trouva déstabilisé par le désir sourd qu’il décela dans le regard attendri du colosse.

Sur un tout autre continent, Cliff Spencer, italo-américain bedonnant, adepte de l’auto-bronzant, des chaines en or qui brillent et des filets à cheveux pour dormir, rencontrait la fille cadette de la richissime veuve de 67 ans qu’il venait d’emballer. La demoiselle, prénommée Jessica, était jeune, belle, actrice de films publicitaires, cavalière émérite et modèle pour lingerie.
Les œillades de braise adressées par Jessica à Cliff Spencer flattèrent la virilité du gigolo durant leur brunch initiateur de recomposition familiale.

William Milton, facteur britannique, était posté devant le portail d’une maison londonienne gardée par un rottweiler féroce. La bête, qui d’ordinaire manifestait l’envie de lui arracher une jambe dès qu’il apparaissait avec le courrier, semblait aujourd’hui animée d’un inhabituel besoin de jouer.

Au-dessus de tous ces événements d’apparence anodine planait la même présence aérienne. Une entité imperceptible pour nos sens de simples mortels. Un personnage à l’allure juvénile, vêtu d’une antique couche-culotte, affublé d’une paire d’ailes atrophiées et armé d’un arc plaqué or. Cupidon himself.
Harassé par sa journée de labeur, l’angelot décompressait en s’envoyant une petite rasade de bourbon, perché sur une branche de platane. L’ivresse l’encouragea à laisser son aigreur s’exprimer :
— V’là pour vous, bande de fourmis ! Bien fait ! Y’a pas d’raison pour que j’sois l’seul à êt’ puni ! Nan mais !

La rancœur de Cupidon était vive. Le drame avait beau être daté de plusieurs millénaires, il revoyait la scène comme si elle avait eu lieu la veille. Ce mercredi noir dans le grand salon du temple de Mars. Mars étant le père de Cupidon, dieu de la guerre, de la violence et du combat, qui n’avait résolument rien d’une barre chocolatée.
Ce jour-là, le jeune Cupidon, divinité de l’amour, n’osait déranger son papa dans sa mise au point quotidienne de stratégies militaires. Ayant néanmoins besoin de sa permission pour une soirée de relâche déjà planifiée, il déambulait autour du trône, hésitant à s’imposer.
— Qu’as-tu donc, mon fils, à piétiner ainsi pendant ma séance de travail ? grogna le manitou.
— P’pa, j’peux sortir ce soir ?
— Non, Cupidon, tu ne le peux point, trancha le démiurge.
— Allez p’pa, s’te plait ! J’rentrerai pas tard !
— Et où donc veux-tu aller avec tant d’ardeur ?
— Mais heu...
— Parle !
— J’voulais aller chez dame Psyché...
— Encore ?! Tu n’as toujours pas piquée cette coquette de ta flèche, ainsi qu’on te l’a ordonné ? Tu sais pourtant que Vénus, ta mère, est jalouse de sa beauté, et qu’elle veut que la demoiselle s’éprenne d’un médiocre touché par la laideur !
Mars ôta son heaume officiel et fixa son rejeton de deux prunelles échauffées. Il détailla le jouvenceau et remarqua la bandelette qui recouvrait son index droit, rehaussée d’un extravagant gros nœud.
— Que t’es-tu fait au doigt, mon fils ? Une blessure reçue en menant une fière bataille ?
— Mais non, p’pa, c’est rien ça-heu, éluda maladroitement Cupidon.
— Parle, freluquet !
— Ben j’voulais la piquer, dame Psyché. Alors j’ai volé jusqu’à son château, j’ai ouvert la fenêtre de sa chambre, mais elle était trop p’tite, mon carquois passait pas dans l’encadrement... Alors je l’ai enlevé d’mon dos et je l’ai jeté dans la piaule pour entrer juste après, mais quand je l’ai ramassé, j’me suis coupé sur une pointe...
— Une pointe de l’une de tes flèches ?! Et tu as regardé dame Psyché ?!!
— Ben ouais, j’allais pas fermer les yeux, j’me serais cogné dans les murs...
— INCAPABLE !!! explosa le dieu Mars.
L’infortuné Cupidon reçut la beigne de sa vie, et fut condamné à ne jamais revoir Psyché, dont il était passionnément entiché suite à sa malheureuse égratignure. On lui retira également son habilitation à semer l’amour chez les êtres divins, en l’obligeant à signer un avenant de contrat stipulant qu’il n’était autorisé à décocher ses flèches que sur de dérisoires créatures éphémères.

Pendant que Mars se défoulait en massacrant des légions troyennes, Cupidon resta à sangloter dans le palais paternel. Au bout de quatre heures, il se moucha, essuya ses larmes et s’empara de son arc.
Le visage dur et le geste précis, il s’envola en maugréant :
— J’suis trop vénère, là. Comment j’vais trop m’venger sur les mortels !

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Mister Iceberg · il y a
:) j'adore
félicitaction

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Les Histoires de RAC · il y a
EXCELLENT ! Vous avez visé juste avec vos petites flèches de "ça tire (?)" ... aux bons endroits. Je suis touchée ! Compliments !
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Olivier Darcourt · il y a
Décidément, ça vous a plu ! Je suis touché également ! ;-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Oups ! internet a bugué chez moi...sans doute la chaleur... A moins que ce ne soit moi...A+++ (mais oui je suis FAN ! LOL)
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Les Histoires de RAC · il y a
EXCELLENT, vous avez visé juste avec vos petites flèches de "ça tire (?)" dans tous les coins ! Mes compliments !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci RAC pour ce joli commentaire !! ;-)
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Merlinéa auteure · il y a
Bonne finale Olivier
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Merlinéa ! ;-)
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Viviane Fournier · il y a
J'ai adoré ! Voilà ... c'est cupidonesque et délicieux !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup Brocéliande !! ;-)
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Romain,
je trouve le commentaire de Chateaubriante tout à fait parfait ! :D
Un super texte plein de charme, d'amour, de frustration et de liens familiaux... complexes. J'adore le rythme fluide, les jeux de mots toujours justes et le ressenti émotionnel envers cupidon très fort. Alors que le texte ne part dans d'une originalité folle, tu arrives à surprendre le lecteur par différents artifices bien trouvés, et des personnages totalement incompatibles qui tombent amoureux l'un de l'autre. C'est une très bonne introduction à la relation père fils/employeur salarié qu'ont Cupidon et Arès. De plus, je me trouve touché non pas par la flèche du petit angelot mythologique, mais plus par la reconnaissance dans sa maladresse caractérisée. Bref, un très bon moment passé sur ce texte plein d'humour :)
Mes salutations,

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Olivier Darcourt · il y a
Merci tout plein, Daënor, pour ce joli retour détaillé qui me fait très plaisir ! ;-)
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Chateau briante · il y a
là haut
Cupidon en colère
mène le monde à l'envers
il décoche à tout va
ça créé des embarras
ici bas

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Firmin Kouadio · il y a
Moi, je ne cesse d'admirer votre belle écriture. Mes 5 voix !
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Olivier Darcourt · il y a
Merci infiniment, Firmin ! Vous me flattez au plus haut point. ;-)
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JARON · il y a
Bonjour Olivier toutes mes voix avec plaisir
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Olivier Darcourt · il y a
Merci beaucoup JARON ! ;-)
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Alain de La Roche · il y a
Humour et mythologie. La face cachée du panthéon romain. 😊
Mes 5 voix.
Si vous avez le temps, passez donc lire " Le vieil homme, la Petite et la mer".

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Olivier Darcourt · il y a
Merci Alain ! Je vous lis d'ici demain ;-)
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Chateau briante · il y a
🤣
*****

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Olivier Darcourt · il y a
Vous voulez dire que vous avez trouvé mon texte carré et que vous m'accordez cinq voix ? ;-) Merci beaucoup Chateaubriante !
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Chateau briante · il y a
carrément bon, oui !
et 5 voix, oui !

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