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Mouvement

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Ch Levinky

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« Le mouvement c’est la vie » Blaise Pascal


C’était un train obéissant qui filait doux sur les parallèles que l’homme mettait à sa disposition. Remplir sa mission chaque jour était sa motivation pour accepter quotidiennement d’être nourri au charbon puis de suer vapeur et eau pour pouvoir cheminer en suivant une voie toute tracée que l’on vantait ferrée.

Il connaissait ses maîtres, ceux qui suaient sang et eau pour lui remplir la panse autant que nécessaire. Eux le bichonnaient, le surveillaient, l’encourageaient dans une relation tenant de l’amicale positive plus que de la professionnelle froide, fusionnelle diraient les psys d’aujourd’hui.

La loco, souvent affublée d’un prénom féminin, avec la devant pour confirmer le genre, ouvrait la voie, après les exercices d’échauffement statiques pour se mettre en mouvements sans rien casser, et obligeait quelques wagons à la suivre, attachés à elle qu’ils étaient, eux chargés de voyageurs et elle de son charbon.

Son bruit prolongeait son passage, son odeur faisait durer sa présence, sa fumée ne s’évaporait que lentement. Déjà passé et encore là, comme tous les symboles d’un temps relevant de l’imparfait.

Explorateur de voies sûres, creusées ou étayées pour lui par l’homme en des lieux incertains voire improbables, il rentrait dans la montagne, survolait des rivières et des fleuves porté par des ponts d’acier qui gardaient la ligne, s’énervait et suffoquait sur les pentes, s’ennuyait dans les plaines.

Il n’était pas pris d’assaut, il était emprunté avec droit au respect reconnaissant des transportés. Il ne fonçait pas d’une ville à l’autre mais allait de gare en gare et, même avec un but connu, il donnait l’impression de baguenauder, offrant ainsi l’occasion de flâner à qui en faisait son moyen de locomotion par nécessité comme par plaisir.

L’électricité, venue à sa rescousse, l’a mis au rancard. La vitesse, venue lui faire gagner du temps libre, lui a révélé son inadaptabilité au monde nouveau venu tout accélérer.

Avant, son mouvement était lent, donnant aux voyageurs le temps de voir, de photographier sans appareil, pour la mémoire du cerveau et pas celle du téléphone. Tout prenait le temps même les vaches qui le regardaient passer gardaient capacité d’enregistrer les visages calés aux fenêtres. Puis les voyages avec lui n’eurent lieu que pour faire comme avant quand le mouvement était perpétuel sans croiser éoliennes ou antennes téléphoniques et qu’on ne savait pas que l’effet de serre existait ou que calculer son empreinte carbone s’inscrirait dans tout mouvement.

Il s’est senti délaissé puis remplacé, est devenu jaloux quand la fredaine de ses fidèles devint permanente avec d’autres, nouveaux qui surent y faire, modernes qui purent le démontrer, donc attirants. Il n’eut plus de nouvelles. L’oubli fit son œuvre, le progrès fut mis, le tourisme provoqua des résurgences fugaces d’un temps révolu par des passionnés pour des curieux et des nostalgiques. Il ne fut plus que loisirs et ne fonctionna que sur le temps libre de ceux qui chauffent et de ceux qui s’assoient dans ses wagons. Il était devenu touristique.

La loco a rejoint le cimetière des éléphants ou quelque bienfaiteur la traitant en objet d’art digne d’être montré à qui fréquente les musées. Les wagons se sont éparpillés en un mouvement non protestataire. Les recueillis, transformés en salon de thé ou destinés à d’autres usages sans transport, pensent au sort des abandonnés, recyclés ou délabrés. Rien à voir avec la résignation, disent les psys déjà entendus tout à l’heure, il convient là d’évoquer la résilience !

Sa ligne est maintenant en train de s’entendre qualifiée voie verte, le mouvement n’y sera plus motorisé mais intégré pour valoriser l’environnement. Des pieds, des vélos routes, des rollers, des engins de tous acabits et silencieux se précipiteront sur son chemin peut-être même débarrassé de ses parallèles. Ils évoqueront le train qui filait doux puis plus personne ne saura que là un train filait doux jadis et le mouvement de la vie durera.

« Tant que quelqu’un se souviendra de ce train, l’entendra encore, percevra son odeur et discernera sa fumée, il fera perdurer le mouvement perpétuel des roues de sa loco. » Anonyme

PRIX

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Elena Hristova · il y a
le train dans tous ses états et qui n'est pas près de lâcher la partie.
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très belle histoire et bien écrite ! Bravo, Tego voici mes 5 voix ! Je vous invite à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Kiki · il y a
Du mouvement ! votre titre l'annonce. Ce petit train nous emmène mais on aimerait un guide pour découvrir le paysage. Mes 3 voix pour vous encourager
Je vous invite à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans la visite de cette cavité. MERCI d'avance

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Anne Marie Menras · il y a
Bel hommage à un train à vapeur. Dommage de n'avoir pas parlé des paysages isérois. "Pour cette deuxième saison du Prix qui met à l'honneur les paysages isérois, on vous propose de vous lancer dans une valse hivernale au rythme effrené, en écrivant sur le thème : En mouvement ". Mes 3 voix, pour la nostalgie. Venez lire mon Lac de la Muzelle, en lice également. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lac-de-la-muzelle
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Virgo34 · il y a
Nostalgie pour ces moments heureux du passé animés par le petit train des montagnes.
Je vous invite à découvrir mon sonnet en finale dans le Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Geny Montel · il y a
Cette loco a pu revivre quelques instants grâce à votre récit ! Belle découverte !
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Klelia · il y a
Bel hommage à ce moyen de locomotion qui a encore de beaux jours devant lui...sous une forme moderne !
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Noellia Lawren · il y a
j'aime beaucoup l'originalité de votre récit , bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Patrick Peronne · il y a
Ça m'a fait penser au train des Pignes qui sillonne encore l'arrière Pays Niçois où je vis. Mes encouragements
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Didier Lemoine · il y a
Un train pour découvrir l'Isère; pourquoi pas + 2. Si l'envie vous prend, vous pouvez visiter ma princesse. Elle vogue en finale du prix Imaginarius. Si vous l'aimez, vous pourriez l'aider à avancer. Sinon, vous l'aurez lue, et c'est déjà beaucoup. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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