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Mousse et la fracture

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Vegas sur sarthe

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C'est arrivé un matin d'automne, dans la douce lumière du plateau engourdi à l'heure où tout dort encore.
Les grands arbres qui bordent la crête semblaient s'être tordu le cou à force de se pencher sur l'incroyable forfaiture.

Mousse, la marmotte, avait lancé son sifflet matinal mais avec une modulation inhabituelle qui extirpa du lit toute la faune ensuquée.
Sur la terre autrefois dénudée par le passage des bûcherons et de leurs terrifiants engins, une longue entaille avait mystérieusement escagassé le terrain durant la nuit.
La termitière matricule 342 avait littéralement disparu dans le profond sillon sans qu'aucune éclaireuse n'ait donné l'alerte !

Mousse prétendait que le yéti avait fini par franchir les sommets enneigés pour venir semer la terreur dans la région.
Au seul mot de yéti, on arma aussitôt une escadrille de faucons pèlerins qui, après avoir survolé le plateau en rase-mottes rendit un verdict implacable. « C'est un culaous, c'est un fossé, une cagade, que dis-je c'est un canyon ! » déclama le chef d'escadrille qui avait lu Rostand.
« Isard... comme c'est isard » osa le chamois en tâtant la crevasse de la pointe du sabot « il y a comme une odeur de soufre dans cette rigole ».
Et chacun de plonger qui sa truffe, qui son bec dans l'inquiétante faille à la recherche d'un indice.
Le gypaète barbu, quant à lui déclara qu'il s'agissait du salemec, mais personne n'avait jamais vu le salemec monter si haut sur le massif...

Alors qui avait osé ? Un cacou ? Un baroufeur ? Un cono ?
En marmonnant dans sa barbiche le dernier des bouquetins grommela qu'il s'agissait précisément d'une fracture sociale, un truc inventé par les 'patou' — des politichiens issus de quelque ancienne campagne — et qui frappait au hasard des forêts en laissant derrière elle une odeur maléfique.
— Et c'est grave? Ca peut s'agrandir? Comment ça se répare ? siffla Mousse.
Le vieux bouquetin mastiqua un long moment une touffe de genévrier avant de poursuivre :
— Il y aurait bien la discrimination positive mais sur notre cher plateau, c'est pas gagné.
Ici tous les animaux ne naissaient pas libres et égaux en droit.
— Et si on rebouchait ça ? En s'y mettant tous, ça sera vite fait, proposa le chamois en affutant ses sabots.
Les mouflons protestèrent aussitôt, ce qui ne surprit personne étant donné leurs origines corses.
— On pourrait peut-être reparler de la TVA ? proposa le grand tétras.
— C'est quoi la TVA ? osa demander Mousse que l'hibernation avait privée des notions les plus élémentaires pour une marmotte.
— Tu n'as jamais entendu parler de la Tétras Venture de l'Ariège ? se gaussa le grand tétras... et quand le grand tétras se gausse, la faune se tait.

Ce silence fut interrompu par l'arrivée d'Eva — l'ourse brune à lunettes rouges — montée expressément au plateau pour y présenter ses voeux en tant que divinité élevée au panthéon pyrénéen et qui ne sacrifiait jamais à la tradition.
Pour l'heure, on avait moins besoin de ses discours que de ses pattes larges comme une pelleteuse et, moyennant trente kilos de champignons et autant de racines, on abrégea les voeux et l'affaire fut entendue.

La fracture sociale du dernier des bouquetins fut espoutie en un instant et chacun retourna à ses occupations, c'est-à-dire à sa sieste.
Une nouvelle termitière baptisée 342bis occupa bientôt les lieux tandis que Mousse du haut de son caillou continuait à jeter des regards affolés vers les cimes enneigées.
Jamais elle n'avait cru à cette affaire de fracture sociale... son cher plateau était bien au-dessus de tout ça !

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Frederique Panassac · il y a
Je vote pour ces variations poétiques sur la faune pyrénéenne et pour l'emploi du verbe escagasser!
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