Mourir à la plage

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Mon papa c'est Modiano, et Bukowski c'est ma maman. Quelle famille  [+]

Image de Hiver 2021
Le soleil au zénith blanchit le ciel, embrase l’air, brûle la terre. C’est une journée insoutenable, sauf au bord de l’eau, où respire un vent doux et humide venu de l’océan. Les vacances scolaires ont semé sur la grande plage un chapelet de parasols sillonné d’enfants joyeux.

Depuis midi, la mer monte. Elle a déjà submergé le banc de sable et arrive mouiller le sable blond. Ses rouleaux déferlent, explosent. Grossis par les embruns, vague après vague, ils gagnent du terrain. Repoussés, entassés, serviettes à touche-touche, les vacanciers forment une masse grouillante adossée à la falaise. On n’y distingue plus les familles des groupes d’amis. Tous se mêlent pour former une longue fourmilière. Un plexus de corps bronzés qui frétille entre l’eau écumante et les rochers incandescents.

Dans l’éblouissante clarté, les yeux peinent à s’ouvrir, et pourtant, pourtant, il y a tellement à voir, tellement de couleurs.
Il y a, tout là-haut, un avion argenté qui promène la banderole publicitaire du Puy du Fou.
Il y a, dans le vent, un drapeau isocèle orange qui claque et dit attention.
Il y a, déserté parce qu’interdit, le toboggan blanc du Club des Mouettes qui vacille et grince dans les bourrasques.
Il y a le maître-nageur en rouge et jaune qui surveille, attentif et anxieux, les baigneurs devenus rares dans la houle.
Il y a, lancinant, le fracas croissant des vagues noires qui s’effondrent sur le sable, qui s’approchent, qui viennent cerner le dernier réduit.

Soudain, une trombe élève une vague monstrueuse jusqu’à la falaise. Pendant un instant, il n’y a plus de plage. L’eau est partout, l’eau monte jusqu’aux genoux. C’est la panique. On se relève, on saisit les enfants, on attrape son sac… La vague bien vite reflue. Mais la foule a eu peur. Trempée, furieuse, à peine rassérénée, elle s’agite, s’énerve, s’emporte. Chacun recherche ses affaires dans les flaques d’eau salée.

Emporté par le vent, un parasol s’arrache à la grève. Il retombe, tournoie sur lui-même, comme hésitant ; saute en l’air, un peu au hasard ; rebondit, tel un javelot insensé en quête d’une proie. Le mat acéré s’envole à nouveau. Et la foule s’égaille en hurlant. Mais trop tard. Il s’abat sur la multitude, transperce un cou. Embroche un corps. Le désarticule. Le plaque au sol. La victime halète, cherche l’air un instant, vainement, puis meurt sans un cri, sous le regard horrifié des voisins. De sa gorge empalée du rouge gicle en abondance.
C’est l’horreur.
Alors, comme une marée qui se retire, la foule devenue folle déborde, se déverse par les chemins de la falaise. En un instant, tous ont disparu.
Il n’y a plus de vie sur cette plage.
Ne restent que la lumière blanche, le vent, la chaleur, les sourdes explosions du ressac et, isolée sur le sable, une masse inerte, un cadavre incongru dans ce monde minéral. Il demeure ainsi, bizarre et grotesque, transpercé par une pique, pareil à un scarabée épinglé dans une vitrine, tandis que la toile du parasol aux paisibles motifs hawaïens ballotte doucement, comme rassasiée. Le sable a bu tout le sang. C’est fini.

Il n’y a dès lors plus grand-chose à vous raconter.

Finalement, si. La mer se retire, le vent faiblit, le soleil pâlit. Un moment calme et délicat s’esquisse : le crépuscule colorie les pierres et rafraîchit le monde. Se mêlant à sa subtile lumière orange et rose, des gyrophares bleu acide clignotent en haut de la falaise.

— C’est bien joli tous ces adjectifs et toutes ces couleurs, mais à quoi bon lire cette histoire sans personnages ? Netflix, c’est mieux.
— Parce qu’il s’agit d’une parabole : la marée c’est le réchauffement climatique. L’insouciance de nos contemporains devant une menace pas si lointaine et à coup sûr mortelle est suggérée (Voilà ce que je répondrais au lecteur dubitatif qui m’interroge ci-dessus).
— Ah… d’accord… et vous expliquez toujours le pourquoi du comment à la fin de vos histoires ? Vous tenez systématiquement vos lecteurs pour des nigauds ?
— Non, c’est la première fois, et d’ailleurs, c’est vous qui me l’avez demandé.
— En plus, vous voulez terroriser les gens, gâcher leurs vacances ? Déjà qu’on peut plus fumer, boire de l’alcool, b… sans capote ou sortir sans masque…
— Mais non… mais non… que dire de plus ? bon ben… je laisse tomber ; adieu monsieur le lecteur climatosceptique.
— Bobo !
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Cristo R · il y a
Allo maman tu m'as fais bobo et je le suis resté. Oui ne plus fumer car l'air est devenu irrespirable, oui ne plus boire car la vigne a disparu. Le complément naturel du masque étant la capuche, l'écriture devient forcément sans queue tête sans ni tête.

Ce texte est très bien amené ainsi que la révélation finale.

Ma prémonition dans Sang Nöel il n'y a plus de bobo mais ça fait mal quand même.

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Gael Astet · il y a
Je comprends pas très bien le début mais ça semble plutôt rigolo et relativement insensé, donc j'aime
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Cristo R · il y a
explication : c'était pour répondre au mot final du texte Bobo ....c'est une vieille chanson du vieux chanteur Alain Souchon "Allo maman bobo comment tu m'as fait j'suis pas beau ... Et les "bobos" désignent les bourgeois bohèmes. Donc je reproche à ma mère de m'avoir fait naitre et donné une éducation de bobo.
j'ai peut être mal compris le mot de la fin comme tous les bobos climatosceptique.

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Arthur Rogala · il y a
Une histoire très originale et très bien écrite, j'aime beaucoup ! Comme d'autres je trouve peut-être la conclusion un peu de trop.
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Gael Astet · il y a
on est d'accord
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Gael Astet · il y a
Bonjour Arthur et merci pour ces encouragements, je suis d'accord pour la supprimer mais je sais pas comment faire, j'ai peur de tout effacer...
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Arthur Rogala · il y a
Je crois qu'on ne peut pas modifier soi-même les textes en concours, on peut demander à faire quelques corrections, mais je ne sais pas comment et dans quelles limites.
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Hortense Remington · il y a
Un texte remarquablement bien écrit. Une bascule percutante.
Votre commentaire casse un peu l’ambiance. C’est dommage. Néanmoins, j’ai beaucoup aimé votre style.

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Gael Astet · il y a
Bonjour Hortense et merci également
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Édith Houle · il y a
Bonjour, est-ce qu'on peut trouver des informations sur vous, vous venez d'où et tout ça. Mon fils a un travail à faire sur vous en tant qu'auteur. Merci.
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Gael Astet · il y a
Bonjour Edith Houle, merci à votre fils de s'intéresser à moi mais je ne suis pas véritablement un auteur, juste un amateur qui a écrit quelques nouvelles durant le premier confinement;
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Édith Houle · il y a
Merci du suivi. Je peux vous confirmer que mon fils en secondaire 4 a choisi votre nouvelle comme sujet de son oral. Bonne journée!!
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Isabelle Lambin · il y a
L'instant était trop beau, sûrement pour qu'il finisse ainsi... L'humain a peut-être tendance à prendre son bonheur pour acquis et oublie un peu trop vite que pour le conserver il faut se retrousser les manches...
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Gael Astet · il y a
Merci isabelle, j'ai vu ton profil : 99 poèmes au compteur ! Bravo ! pour le centième, va falloir marque le coup !
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Isabelle Lambin · il y a
Et pas loin de 300 poèmes écrits 😉
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Segur Corte · il y a
Beau et terrible récit d'un jour d'été. On croit toujours que ça n'arrive qu'aux autres jusqu'à ce que ça vous cloue au sol ! Dommage, la fin !
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Gael Astet · il y a
L'histoire est inspirée d'un fait divers. Le parasol tueur existe vraiment....
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Segur Corte · il y a
J'ai, hélas, eu connaissance de ce fait divers. Horrible !
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Julien1965 · il y a
Un texte original, une écriture visuelle et non, rien à voir avec Les Dents de la Mer,mais un autre danger que beaucoup refusent de voir...
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Gael Astet · il y a
Oui c'est vrai, merci pour ta lecture.
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Norsk · il y a
Pas sûre d'aimer le changement de ton et les explications finales (mais peut-être que si ! :-)) mais c'est original et bien fichu ! La métaphore initiale me suffisait et j'adore l'envolée du parasol fou et sa destinée !
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Gael Astet · il y a
Bonsoir Norsk, tu as raison, et tu n'es pas la première à me le dire, je vais à terme supprimer ce dernier paragraphe dont le style est trop décalé par rapport au début du texte; Merci pour cette critique constructive.
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Utilisateur désactivé · il y a
hééé, pas mal du tout, j'y croyais moa hi hi
la fin a rompu le fils

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Gael Astet · il y a
je suis d'accord avec ta remarque !
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Tess Benedict · il y a
Très original, parcouru d’images fortes qui pourraient être surréalistes, mais l’adresse au lecteur, à la fin, donne une clé de lecture. J’aime beaucoup le rôle du parasol Jupiter lanceur de foudre, à moins que ce ne soit Neptune et son trident...
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Gael Astet · il y a
Super remarques, ça m'aide, merci Tess !

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