Mourir

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"L'homme est une création du désir, et non pas du besoin" Gaston Bachelard  [+]

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Elle écrit de longues périodes balancées, dont elle laisse les volutes se développer comme la marée se déploie sur le sable, ce qui donne à ses phrases un poli particulier auquel pourtant la langue qu’elle emploie, très rauque, ne se prête pas naturellement, tant elle recèle d’aspérités qu’il lui faut surmonter ; puis, reprenant sa respiration, elle en relance la cadence lorsque celle-ci se brise au ressac de la pensée. C’était une langue accentuée, dont les sonorités offraient des trésors de richesse. Il paraît que sa grammaire très complexe permettait de ménager des effets surprenants.
Elle s’était essayée aussi à un style plus heurté, mais toujours en formant de longues phrases à la Joyce qui, lui, cependant, n’a jamais écrit dans la langue de son peuple. La sienne s’offrait à d’étranges divagations, dont les méandres s’effilochaient en lambeaux, indéfiniment répétés comme l’écho d’une lointaine saga. On croyait s’y perdre et même s’y noyer, quand soudain, une consonne un peu plus dure s’agrippait à la réalité. Dans la cheminée, près de laquelle elle écrit, quelques brandons éclatent.
Les mélodies qu’elle dégage en lisant ses textes à haute voix lui tirent les larmes des yeux. Elle se souvient des longues veillées de son enfance lorsque son grand-père racontait des histoires d’ankou, tandis que le vent soufflait dans la lande, transportant avec lui le bruit de la houle roulant les galets. Le conteur haussait le ton, à mesure que la bise s’apaisait, si bien que sa voix prenait le relais du fracas de la mer contre les rochers. C’est ce heurt si particulier qu’elle souhaite reproduire à cet instant précis dans un idiome dont elle est la dernière à connaître encore toutes les subtilités. La lampe auprès de laquelle elle veille, vacille.
A quatre vingt ans, elle est l’un des rares vivants de cette terre à parler le cornique, une langue à la fois rocailleuse et humide, construite à l’image de la Cornouaille, peuplée de fantômes humains. Personne après elle, mis à part quelques érudits, n'en goûtera les saveurs. Mais cela ne l'empêche pas de noircir des pages et des pages celtes qu'elle raye d'une petite écriture fine, pour le plaisir et pour la gloire de la gratuité. Elle aime le son de la corne de brume que tout le monde entend, mais que personne ne voit, qui appelle les sirènes du large et signale aux marins les écueils de la côte. C'est dans cette langue qu'elle s'adressera à Dieu, qu'elle s'adresse aux vivants dont elle s'éloigne d'un ample geste de la main.
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Camille Berry · il y a
Rien de plus à ajouter à ce qu'écrit Françoise. C'est mon texte préféré, le plus touchant, le plus prenant...!
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Camille, ça me touche beaucoup. Le partage de la gratuité : une façon de résister aux dérives de notre société.
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Françoise Cordier · il y a
L'un de mes textes préférés pour lequel je réitère mon vote, si toutefois les votes signifient encore quelque chose... Reste la beauté sauvage de cette langue, en accord avec la nature environnante. Un magnifique portrait de femme.

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