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Mots du cœur

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Frénigonde

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Je remonte à toute vitesse la rue de Provence jusqu’à chez moi.
Je sais qu’il est de retour ! Je sais que dans seulement quelques secondes, je pourrais le serrer dans mes bras ! Je sais qu’il m’aime et c’est suffisant !
Je vole presque jusqu’au cinquième étage. J’ouvre la porte avec précipitation et jette mon sac sur le sol et monte dans sa chambre.
Il est là ! Allongé dans son lit, mon père regarde le plafond tandis que ma mère est assise à son chevet. Je me précipite pour l’embrasser.
- Tu m’as tellement manqué ! m’exclamé-je. Et on ne voit même pas mes chevilles !
Mon père me sourit doucement.
- C’est bien, murmure t-il faiblement.
Puis il ferme les yeux comme si je n’étais pas là. Ma mère ramène la couverture jusqu’à son cou.
- Est-ce que tout va bien ? interrogé-je un peu inquiétante.
Elle m’avait prévenue qu’il était extrêmement fatigué et faible. Mais de là à ne pas pouvoir me parler ? Où est passé l’homme un peu cynique et moqueur qui te regarde avec sévérité si tu ne marches pas droit ? Où est passé l’homme qui me fait la guerre depuis le début de l’hiver pour que mette des chaussettes hautes et des pantalons sans ourlets ? Où est passé mon père ?
- Il est extrêmement fatigué, répète ma mère en se levant du lit. C’est le contrecoup des médicaments, ma chérie.
Je hoche la tête. Je préfère prétendre comprendre ce qui arrive à mon père. Leucémique depuis sept mois, la trop grande quantité de médicament qu’il a prit durant cette période a finit par avoir des répercussions sur son état.
- Le médecin a dit de ne pas le forcer si il ne peut pas se tenir debout, poursuit-elle.
Elle descend dans la cuisine pour préparer son dîner. Je la suis.
- Je peux t’aider ? proposé-je en sortant un plateau d’un des placards et en prenant une assiette, des couverts et un verre stérilisés.
Ma mère met le plat surgelé de M. Picard au micro-onde.
- Est-ce que tu peux me trouver le potassium ? demande t-elle en farfouillant dans sa boite remplie de médicaments.
Il y a environ une vingtaine de boites remplies de cachets, gélules et substances. Les noms incompréhensibles écrits sur les boites me paraissent sortit tout droit d’un film.
- Hydrocortisone, Lévétiracétam, Valaciclovir...Chlorure de potassium !
Je découpe l’emballage d’une des gélules sur le plateau à côté des autres médicaments à prendre au dîner.
Soudain, quelqu’un sonne à la porte.
- Est-ce que tu peux t’occuper du reste seule s’il te plait ? demande ma mère en allant ouvrir la porte.
Je jette alors un coup d’œil au salon. Ma mère enserre ma tante qui vient d’arriver. Elles parlent à mi-voix mais je peux entendre leur conversation.
- Les médecins disent que ça devrait passer d’ici quelques jours, soupire ma mère. Je suis vraiment inquiète, il n’a même pas réussit à allumer la télé cette après-midi ! C’est Asia qui a du s’en occuper.
Je souris tristement en imaginant ma petite sœur de sept ans mieux se servir de la télé que mon père.
- Salut tatie ! m’exclamé-je en sortant de la cuisine pour l’embrasser.
- Tu vas bien ?
Je hoche la tête en forçant un sourire. Ma mère m’embrasse sur la tête et monte avec ma tante pour aller dire bonjour à mon père. Je les suis jusqu’au bas de l’escalier.
- Salut Lio, murmure ma tante en embrassant mon père. Comment ça va ?
Mon père ouvre des yeux fatigués. Il la regarde comme s’il était perdu.
- Tu veux te lever pour diner ? demande ma mère en enlevant sa couverture.
Il ne répond rien. Il regarde toujours autour de lui sans comprendre ce qu’il se passe.
Pendant quelques minutes, ma mère et ma tante essaient de le faire se lever.
- Allez debout ! dit ma mère en usant de tous les moyens pour qu’il descende. Tu pourrais t’asseoir à table avec nous !
Mais papa se contente de lever son bras difficilement à hauteur de son visage.
Je retourne précipitamment dans la cuisine. Je ne peux pas le voir ainsi. C’est trop dur !
Ma tante descend pour venir chercher le plateau.
- Ta mère m’a dit que l’infirmier est venu enlever sa perche une heure avant que tu n’arrives, sourit t-elle joyeusement. Son hydratation se passe donc bien ! C’est une super nouvelle.
Ses mots ne signifient rien pour moi du haut de mes quinze ans mais j’acquiesce en partageant sa joie.
- Tu viens m’aider à lui donner à manger ? demande ma tante en passant une main dans mes cheveux bouclés.
Je la suis jusqu’à la chambre de mon père. On dirait qu’il s’est de nouveau endormit.
- Pourquoi est-ce qu’il dort tout le temps ? demandé-je en me mordant la lèvre.
Elles partagent toutes les deux un regard entendue.
- Il est en train de reprendre des forces, mon cœur.
Ma mère pose une main sur le bras de mon père et lui murmure quelque chose à l’oreille pour qu’il se réveille. Il lève alors la tête vers nous avec des yeux ternes et fatigués. Je ne reconnais pas ce regard là !
Je reste à côté d’eux, regardant l’homme que j’aime n’être plus qu’une ombre qui ne peut pas manger sans aide.
- Il faut que tu prennes tes médicaments maintenant. Ouvre la bouche mon amour.
Entendre parler ma mère comme s’il était alité provoque une vague de douleur. Je ne peux plus le supporter. Je sors de la chambre en courant et me réfugie dans la cuisine.
- Ninon...
Ma tante me prend dans ses bras. Les larmes explosent sans que je ne puisse me contrôler. J’éclate en sanglots.
- Tu es courageuse mon amour, murmure t-elle dans mon oreille. Tu vois tout, tu entends tout, tu comprends tout et pourtant tu encaisses sans rien dire.
Ses mots résonnent douloureusement.
- Personne ne devrait vivre ce que tu vis et surtout pas une enfant de quinze ans.
- On dirait qu’il ne se rappelle même plus de moi...sanglotai-je.
- Tu sais bien que si ! s’exclame t-elle en m’embrassant sur le front. Il lui faut juste un peu de temps mais on est tous ensemble dans la même épreuve. Tu n’es pas seule.
Pendant ce qu’il me semble une éternité, elle me console en me parlant d’un monde où mon père ne serait pas malade, un monde où ma famille ne serait plus brisée, un monde idyllique et merveilleux. Et pendant une seconde, j’ose y croire.

PRIX

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Arlo · il y a
Très dur, émouvant en poignant. Bravo. Mon vote.Je vous invite à découvrir mon dernier poème "à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Dites moi ce que vous en pensez. Bonne soirée.
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Célou · il y a
Touchant et fort, c'est très réussi! A voté!
Si tu le souhaites je t'invite à découvrir mon poème "Le ring" aussi en compet' http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-ring

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Frénigonde · il y a
Ton poème aussi est puissant et bien écrit :) Je vote !
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Virgo34 · il y a
Un texte plein d'émotion mais... le "debout! " du sujet n'est pas bien suggéré.
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Frénigonde · il y a
C'est un debout ! suggéré par une fille à son père qui a juste perdu le courage de continuer à se battre pour guérir mais aussi un debout ! à cette fille qui elle aussi commence à perdre espoir.
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Virgo34 · il y a
Moi j'y ai vu un découragement de La fille à la fin... Dommage !
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est dramatiquement beau, je ne crois pas que ça se dise mais je pense que tu m'as compris. C'est vraiment bien écrit, comme l'on déjà dit d'autres avant moi, c'est très touchant et émouvant je dirais presque même trop. Maintenant, je comprends mieux ce que Tsukihime ressent. Je ne savais pas qu'elle souffrait autant. J'espère que ma lettre la réconfortera, elle compte énormément pour moi, je l'aime beaucoup si ce n'est pas trop, encore une fois, même si je ne le montre pas beaucoup.
Petit conseil, pour elle, j'imagine qu'elle le sait après tout un rappel ne fait pas de mal : c'est bien d'être fort mais savoir être faible c'est bien aussi, il faut évacuer le surplus sinon gare à l'implosion. Ta famille et nous tes amis sommes là pour toi dans ces moments de faiblesse, n'oublie pas.

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Frénigonde · il y a
Merci ton commentaire m'a fait hyper plaisir. Je ne souffre pas enfin je ne pense pas. C'est juste quelques fois dur mais il faut tenir le coup devant les profs, devant ses amis, devant sa petite soeur de 7 ans et devant ses parents qui ont déjà tant de choses à gérer. Et je tiens le coup. Et oui ta lettre m'a fait vraiment plaisir. Je t'adore <3
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Machine armite · il y a
Très émouvant; les termes précis (médicaux notamment ) contrastent parfaitement avec les émotions bravo Marina
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Utilisateur désactivé · il y a
Touchant , très touchant votre texte. *****
Dans un tout autre registre, je vous invite à découvrir mon court poème en prose, "séduite " en finale de la St Valentin.

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Lumière · il y a
Merci pour ce texte, ça m'a vraiment touché. C'était super émouvant parce qu'on comprend très bien ce que le personnage ressent. Bravo ma Ninouche !<3 <3 <3
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Noix de coco · il y a
Juste... Wow !!! Il y a tellement d'émotions dans ces quelques lignes... Bon courage à cette grande Ninouche !! <3
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Frénigonde · il y a
Merci ma nono <3
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Shrimpelia · il y a
Wow! Les émotions transpercent les mots et je souhaite beaucoup de courage à Ninon. Bravo!
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SakimaRomane · il y a
Que d’émotion et de souffrance…courage Ninon :)
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Frénigonde · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. J'espère avoir réussit à transmettre tout ce que je voulais en moins de 6000 caractères...
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JACB · il y a
Votre histoire est pleine d'émotion au point qu'on en oublie quelques fautes...être debout est un combat et on ressent beaucoup d'empathie pour votre personnage !
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Oceane Caraes · il y a
Oui il faut y croire, c'est ce qu'on a envie de dire à ta Ninon! C'est un texte très émouvant! +1
Ma nouvelle est est par ici si ça te dit http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-monde-des-gens-couches

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Frénigonde · il y a
Merci beaucoup je passerai le message à Ninon : ne rien lâcher, garder espoir.
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Nour · il y a
Ton histoire est très touchante... j'en perds mes mots!
Si tu en as envie, passe lire mon poème lui aussi en compétition: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/il-est-temps-d-etre-un-peu-fou

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