Mortes-Eaux

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Des coeurs plein les yeux, Elle a l'air d'un emoji, Mais ce n'est qu'une jeune fille Parmi tant d'autres ici, Qui cherche dans la vie, À apprendre pour deux  [+]

Depuis plusieurs jours, la plage était déserte. Le mouvement des vagues s’effectuait sans aucun obstacle. La mer reprenait possession de son territoire avec un calme suintant et une patience écumeuse, tandis que les grains de sable humides se laissaient balloter au gré de l’eau. Les coquillages colorés n’étaient plus ramassés par les promeneurs et bronzaient allégrement sous le soleil de l’été. Il ne pleuvait point, les nuages étaient repartis en même temps que les humains en maillot de bain. Le temps était idyllique et les cormorans l’exprimaient par de bruyants cris incessants.

Si par quelque chance étrange, vous n’aviez pas aperçu les ailes noires de ces oiseaux de coton, l’aspect sombre de la plage ne vous y aurait pas trompé : l’action des Hommes avaient fait fuir ces mêmes assassins. Et si vous n’aviez pas connu l’enfer exempté de vie, vous auriez pu croire qu’il se trouvait devant vous. Une seule étincelle aurait pu faire s’embraser des milliers d’années de labeur aquatique.

Les légers grains de peau de la plage ne s’échappaient plus de son masque de charbon, et même les pierres saillant ses côtes semblaient blanches à côté de cette noirceur humaine. Seuls son odeur marine et le goût salé de ses lèvres rappelaient à la mer qu’elle vivait. On aurait dit deux sœurs, l’une si pâle, l’autre si bleue. C’était pourtant un amour plus grand qui unissait cette ainée aquatique à son œuvre sablonneuse.

Le temps et les oscillations incessantes des paroles de cette âme inondée avaient façonné un esprit volatile capable de s’envoler au moindre coup de vent, et le chant des oiseaux avait attiré des virus humanoïdes envahissant sans cesse son corps lactescent. Cette beauté enchanteresse n’était jamais vue, et la plage se désolait d’attendre son prince charmant tandis qu’elle ne voyait pas tous ces faux rois la piétiner.

Depuis plusieurs jours, la plage pleurait. Ses larmes sèches disparaissaient dans l’abime noirâtre qui la camouflait. Du fond des abysses, un chant d’amour résonnait jusqu’à la surface. Ses flots impassibles tentaient d’atteindre la vierge de sable sans relâche pour la nettoyer de sa souffrance. Les poissons eux-mêmes offraient au soleil leurs écailles pour tenter d’ouvrir une voie de lumière au chant d’amour que leur reine, sa sœur, lui tendait.

Ce n’était pas une mer d’eau, mais une mer d’amour. Aucune goutte n’aurait pu la faire déborder, et chaque jour elle tendait ses bras vers les rivages les plus tristes. Un seul baiser de sa bouche de sel aurait suffit à redonner la vie à un être aimé. C’était une fontaine de Jouvence offerte au Monde mais à jamais oubliée par les peuples.

Le ciel lui-même se noyait dans ses yeux aquatiques, et elle suivait le mouvement de la lune avec la même assiduité que le sable suivait le mouvement du sablier. La mer était source de plages, sœur du firmament et reine du Monde.

Les oiseaux, dans leurs plumes de ciel nocturne, ne savaient plus rejoindre les cieux et croupissaient à terre. Les cheveux d’or de l’ombre dansante s’abattaient comme une faux sur leur plumage brûlé. C’étaient des bêtes noires, que la mort avaient pris pour sienne dès l’instant où le navire était entré dans son champ de vision.

Bien sûr, la mort préférait la terre. Les corps s’y noyaient bien mieux. L’eau n’était qu’une échappatoire de plus à travers ses bulles d’air et ses coraux de lumière. Cependant, les oiseaux étaient des être des cieux, des créations célestes incapables de rester à terre. C’était pour cette raison que la mort les détestait tant.

Il lui avait fallu trouver un moyen simple de les clouer sur ce sol rocheux qui était le sien, un bateau rempli de colle noire n’avait été qu’une aide de plus pour réaliser son lourd labeur. Désormais, elle entendait la plage pleurer, et sa sœur d’écume n’était plus qu’un nuage blanc dans cet orage de tristesse.

La mort repartait. Son visage ne souriait pas, il était figé dans une moue impassible. Son travail achevé, elle se dirigeait sur un chemin de sable rouge incandescent. Ses pas la menaient vers un nouvel horizon mortel où des âmes nouvelles l’attendaient. Elle se souviendrait longtemps de cette plage qui portait bien son nom : « Le Pétrolier ».
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Houda Belabd · il y a
Une belle scénographie!
Je vous invite à découvrir mon très très court sur les sans-abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Ludmila Dhervillers · il y a
Merci de votre lecture.
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Ozias Eleke · il y a
Très belle plume Ludmilla. J'ai adoré. C'était un régal.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Ludmila Dhervillers · il y a
Merci pour votre lecture et votre agréable commentaire, je passerai lire votre texte avec plaisir !