Mortelle échappée

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Jury

Absente depuis trop longtemps pour de mauvaises raisons, 2020 est une année de tristesse, je reviens enfin. Auteur de poésies, romans, thrillers et nouvelles, slameuse à mes heures, j'aime la  [+]

Image de 2017
L’impact des gouttes sur le métal résonnait comme une sentence, un requiem lugubre.
Le sang coulait sur sa cuisse. De la blessure béante, il sentait le liquide vital tracer une ligne chaude et poisseuse. Pourtant il lui restait un souffle de vie.
Il comptait bien aller jusqu'au bout. Au bout du tunnel, au bout de ses forces...
Il avançait péniblement, la démarche contrariée par le sol inégal et la douleur lancinante.
Sa tête cogna la paroi. Le métal vibra et gémit sous l'impact.
Il s'arrêta net. Non qu'il fut sonné. Il devait juste se rassurer. Il tendit l'oreille, tous ses sens aux aguets.
La pluie poursuivait sa rengaine. Au loin, des voix s'invectivaient. On le cherchait. Un aboiement le fit frémir. Ils avaient lancé les chiens à sa poursuite. Eux ne le lâcheraient pas. Il le savait par expérience. Il lui fallait se remettre en marche sans tarder.
Il avait réussi à juguler l'écoulement de sang. Jusqu'ici, les chiens suivaient sa piste grâce à cette odeur âcre, caractéristique. Ça, c'était la bonne nouvelle. Il était impératif de s'éloigner au plus vite.
Mais ce fichu tunnel était d'un noir absolu. Il tâta à droite, puis à gauche.
Ouf ! Il avait craint un instant que ce fut un cul-de-sac. Au contraire, il avait la possibilité de bifurquer d'un côté ou de l'autre.
On lui avait bien dit de ne pas venir fourrer son nez par ici. C'était dangereux, fréquenté par des tueurs. Ses aînés l'avaient mis en garde plus d'une fois. Ils avaient bien remarqué son attirance pour cette contrée étrange, désertique malgré la pluie. La curiosité avait été la plus forte.
Et il avait été déçu.
Lui qui croyait trouver le Graal n'avait découvert qu'un sol dur et stérile, des murailles infranchissables. Vivaient là des êtres bizarres, bien différents de ses voisins. Ils étaient hostiles. Même si dans son entourage ne vivaient pas, non plus, que des amis, la vie y était douce.
Ici, c'était l'enfer. Il avait eu le temps de voir un de ses cousins, emprisonné. Les gens d'ici n'avaient pas de pitié. Le pauvre savait que son heure n'était plus éloignée. Il se savait condamné. Il lui avait dit de partir. Il était vain de chercher à le libérer ! Il lui avait montré un autre des leurs, pendu sous un porche, un peu plus loin.
C'est en fuyant cet enfer, en repartant, qu'il avait été aperçu. Dans l'instant ce n'avait été que cris et invectives.
Il avait échappé de justesse aux mains de ses assaillants. Il s'était caché, hors d'haleine. Mais on l'avait repéré.
Il avait filé, fui plus loin. Les balles avaient sifflé à ses oreilles. Jamais de sa vie il n'avait couru aussi vite, sauté aussi facilement les obstacles.
Puis il y avait eu la blessure, causée par un bout de métal qui traînait et qui avait entaillé sa cuisse. C'était un peu avant de trouver le tunnel dans lequel il s'était réfugié. La pluie tombait depuis déjà un bon moment. Une pluie battante et froide, glaciale même. Elle avait eu le temps de le doucher. Il se sentait piteux, trempé et glacé jusqu'à la moelle.
Il fit serment de ne plus jamais passer cette fichue frontière... Mais pour cela il fallait d'abord qu'il s'en sorte. Or il n'était pas dans son élément. Il évoluait en terre inconnue.
Il choisit de prendre par la droite, non par conviction mais parce qu'il lui semblait que les appels venaient de la gauche.
Au fur et à mesure qu'il progressait, il sentait le niveau de l'eau monter. Il en avait jusqu'au ventre maintenant. Mais il n'osait pas repartir en arrière. Au point où il en était, un peu plus ou un peu moins mouillé, quelle importance ? S'il existait une possibilité de s'en sortir, c'était par là, il en était certain.
Il reprit sa progression hasardeuse. La chance était avec lui, le sol remontait. Il fut bientôt au sec, toujours dans ce fichu tunnel où la lumière ne pénétrait pas.
Il frissonna. Un léger souffle d'air venait de le frigorifier. Il sentit ses poils se hérisser à son contact.
Il approcha de la paroi.
Un petit trou laissait l'air entrer. Il venait de remarquer que la pluie avait cessé depuis un bon moment. Depuis qu'il avait bifurqué en fait. Il approcha prudemment son œil de l'espace rongé par la rouille.
Dans un premier temps, il ne vit rien. Puis son regard, déjà habitué à l'obscurité totale du tunnel, discerna des formes.
Tout un univers de grisaille s'ouvrait à lui. La frontière n'était pas loin. Il avait fait le bon choix. S'il avait pris l'autre tunnel, il se serait enfoncé dans la contrée des horreurs.
Il retira la tête, recula et poussa un soupir de soulagement. Puis il revint pour regarder à nouveau afin de préparer sa sortie. Car il en était certain maintenant, il y avait une sortie.
Avec précaution, il approcha son œil de l'ouverture. Il recula d'un bon, se cogna la tête au toit de métal. Sonné, il lui fallut quelques secondes pour retrouver son souffle. Son œil avait rencontré non pas l'espace vu quelques secondes auparavant, mais un truc noir, humide. La truffe d'un chien !
Il haletait en silence. Il n'osait plus bouger, de peur de se faire repérer. Si le chien le voyait, le sentait, il était perdu.
Mais dans le tunnel régnait une telle odeur de moisi et d'eau croupie que le molosse, assailli par un afflux de signaux disparates, ne pouvait discerner et dissocier les différentes senteurs.
Les muscles tendus, la respiration bloquée, le fugitif attendait, pétrifié. Les secondes s'égrenaient, interminables.
La truffe collée au méat du tunnel frémissait. Un œil la remplaça. Pour la première fois, l'obscurité du lieu était une alliée.
Un cri et un sifflet retentirent, successivement. Le chien redressa la tête, s'éloigna de la paroi métallique et partit au loin, répondant à l'appel de son maître.
Le fugitif attendit encore quelques instants avant de risquer un regard par le trou. À moins de vingt mètres de sa planque, quatre hommes armés devisaient, accompagnés de plus de chiens encore.
Ils ne semblaient pas d'accord. Le ton montait.
– Écoute Sam, la nuit arrive...
– Et alors ? Avec l'aide des chiens on va l'attraper, non ?
– C'est pas ça le problème ! Faut laisser tomber.
– Ouais, il a raison, Sam. De toute façon, il est pas par ici.
– Il s'était fichu dans la gueule du loup, tout seul, ce petit curieux.
– Ouep. L'avait pas idée de ce qui l'attendait ! Dommage. Les gosses ont bien failli le choper ! On lui aurait fait sa fête.
Un rire gras salua ces propos.
– Ouais ! Pendu haut et court ! Dépecé, étripé ! Hmm !
Le quatrième ne disait rien. Il partait déjà, à l'opposé de la planque, en appelant ses chiens.
– Eh, Pat ! Tu vas où là ?
– Il a dû aller de l'autre côté. On perd notre temps, ici. Si vous voulez l'attraper avant la nuit, faut y aller et bloquer la sortie du conduit.
Les trois autres suivirent en maugréant. Les chiens caracolaient autour du groupe. Certains humaient l'air, d'autres le sol. Les plus jeunes couraient en tous sens.
– Pas là Jed ! Viens mon chien.
L'écho des conversations se fit de plus en plus faible pour disparaître totalement. Le danger s'éloignait, enfin.
Ils avaient cessé de le poursuivre. La voie était libre.
Il se releva, se secoua et reprit sa progression. Sa cuisse le faisait souffrir. Il ne pourrait pas courir aussi vite qu'à l'habitude. Mais la nuit était tombée et la pluie avait cessé. Les conditions étaient favorables.
Finalement, peut-être pourrait-il dormir au chaud, au sec et en sécurité ce soir ?
Après un bon quart d'heure d’errements dans le tunnel obscur, l'air frais de la nuit chatouilla ses narines. Il y avait une sortie !
Lorsque la lune apparut enfin dans son horizon, il prit le temps de faire une pause.
Puis, il pointa sa tête à la sortie, regarda dans tous les sens et s'élança dans la nuit complice, pour parcourir la distance qui le séparait de la frontière.
Sous le couvert des vieux chênes, assis en haut du talus, le dos bien droit, il jeta un dernier regard vers la contrée au sol stérile. Çà et là, la lumière brillait dans les murailles.
Heureux de retrouver son univers, le jeune lapin de garenne tourna le dos au monde des hommes et regagna son terrier en quelques bonds.

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