Moreau en mer

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A maintes reprises, je pris la mer. Je ne saurais dire combien de fois il m’arriva de dormir sur les quais, dans ma hâte de quitter ces rivages qui ne m’apporteraient plus rien, si tant est qu’ils m’aient déjà apportés.
Seul, allongé sur un ponton, bordé par le souffle froid du vent et les doigts gelés de la bruine, je laissais les embruns me donner la nausée, accentuant mon impatience de partir, quitte à me jeter à l’eau pour nager jusqu’au prochain rivage. Mais, même embarqué, il n’y a rien de plus triste qu’une nuit en mer, quand l’encre du ciel se mélange à celle de l’eau et qu’on se retrouve englué tout entier dans une manne sombre.
Impossible d’y voir, d’y sentir quoi que ce soit, excepté le crachin salé qui fouette les tempes.
Parfois, des lampes se montraient en une ligne de feux tremblotants. C'était un convoi qui passait, qui, lourd de ses marchandises, nous dépassait pourtant.
Comme ces bateaux, perpétuellement au large, je me cherchais un port. N'importe lequel, tout aurait pu aller mais, au final, rien ne suffisait. Alors j'allais, je repartais, guidé tantôt par des phares fantoches qui brillaient dans les cheveux d'une femme, dans un parfum ami, tantôt par l'envie de fuir toujours, de partir, loin d'ici.
Ma fortune se délitait et à chaque pièce qui tombait de ma poche, je sentais blanchir un cheveu, se creuser une ride. Pourtant, ni la subite maigreur de ma bourse ni l’immense lassitude dans ma poitrine ne parvinrent à contrer ma fuite.


Je ne savais même pas ce que je fuyais ; peut-être le goût amer de la pluie parisienne, ou ces voix, ces regards que je ne supportais plus, qui me donnait envie d’écraser les passants comme des fourmis sous mes bottes.
Et ce froid me criait de trouver du feu pour réchauffer, rassurer, réveiller mes sens glacés !
Car, toujours, aux pieds de mon cœur, je sentais quelque lest. Quelque poids qui affamait mon regard, desséchait mes mains, me faisait, poussé par la soif, quêter du réconfort dans tous les visages que je croisais.
Je n'espérais qu'un regard qui fut le bon, suffisamment chaud, suffisamment profond, je ne cherchai qu'un parfum, captivant, envoûtant, je ne cherchai qu'une chaleur pour me faire prisonnier à jamais, ou libérer, au contraire, mes attentes de ces chaînes trop contraignantes qui me poussaient à n'en chercher qu'une seule.
A chaque silhouette que je croisais, je me disais " C'est elle ! " et tendais la main... Pour ne jamais rien attraper d'autre que de l'air ou bien, juste un billet supplémentaire, pour quelque prochain train.





On aurait même pu dire que j'avais vu le monde et que cela était beau. Mais je ne me souvenais de rien d'assez beau et toujours quelque mauvaise image venait entacher ce que j'avais pu aimer... Toujours, le monde me décevait.
De Venise alors je retenais, plutôt que la splendeur des gondoles sur l'eau au petit soir, l'odeur immonde des rats dans les gouttières des trottoirs.
Puis vinrent l'Espagne, la Grèce, la Sicile et la Crête. Juste des noms de sol sur lesquels je posai le pied. De l'un, je me souviendrai plus tard d'un son entêtant qui me vrilla le crâne, de l'autre un plat trop fort qui m'atrophia le goût trois jours durant, d'un autre encore, de monts si hauts, de vals si profonds que j'en eus le vertige, d'une mer si claire qu'elle m'en causa des reflux.
Pour finir, je m'arrêtai en Égypte, me demandant si les gloires de l'ancien temps me rendraient mes propres espoirs fraîchement restaurés. Et il sembla que j'y pus observer des merveilles...
Celles d'une terre où tout avait été plus grand, où même le vent portait l'odeur des restes d'un festin de dieux, la douceur d'une pile de draps abandonnés après les ébats d'une reine, la chaleur du sang versé par l'agonie des héros... Mais, finalement, à Louxor, à Thèbes ou au Caire, tout revenait au même.
Plus qu'aux temples, je m'arrêtais aux tombes. Quelque corde étrange me tirait toujours vers les stèles grises dont je ne pouvais écarter le regard.
Je me sentais lourd comme ces pierres, abîmé comme les linceuls mortuaires, vieux comme les défunts rois du cimetière, gardés dans leur enclos comme je l'étais sur Terre, eux, par des statues de dieux, moi, par l'humanité entière.
Les immenses bras étaient les mêmes, les mêmes indéfectibles yeux, auxquels même les morts n'échappent pas. Personne ne sort du charnier ; on ne sort pas de la Vallée des Rois.
Et je n'en suis jamais sorti.
Même hors d'Égypte, je restai semblable à ces momies, dont on pillait la tombe, dont on suçait la richesse, dont on éparpillait les trésors.
On me dira plus tard que, même ces spectres d'une gloire passée restaient parmi ce que notre monde portait de plus beau.
Peut-être était-ce vrai. Tout ce que j'avais vu relevait du beau.
Mais, si tout était beau, rien n'était magnifique. Tout était extraordinaire, rien n'était magique.

Je revins.
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