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Moorhan

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Fabienne BF

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Je suis assis sur le banc des Noyés où j’aperçus Noah pour la première fois. Les ténèbres m’enveloppent, le ciel noir d’encre pèse sur mes épaules. Je guette l’apparition de la lune blanche, son reflet pur et clair sur la nappe sombre de l’océan.

Un jour de février, j’embarquai seul pour l’archipel de Moorhan. Je quittais notre vieux continent pour une mission d’entomologie. A la fin du printemps précédent, une étrange éclosion de libellules, les nehalennia speciosa communément appelées déesses précieuses, avait été signalée sur la grande île.
Chercheur au sein d’une firme pétrochimique, j’étais devenu au fil des années son alibi écologique, sa caution environnementale. Je n’en étais plus à une contradiction près. Enfant, j’avais rêvé de devenir le Jean-Henri Fabre du XXe siècle mais j’avais vendu mon âme depuis des lustres. Finalement, cet exil tombait à pic : naufragé sur ces miettes de terre éparpillées dans l’océan, peut-être parviendrais-je à retrouver une once de l’humanité qui m’avait déserté.
Je montai à bord de la Belle Lucie, le chalut qui me conduirait à Moorhan. Coïncidence que ce prénom, celui de ma compagne qui haïssait ce que j’étais devenu. L’amour nous avait abandonné, notre couple n’était plus qu’une mue vide de sens et de sentiments.

Nous quittâmes la jetée. Je dis « nous », m’incluant dans cet équipage fantôme, un homme de bord et un capitaine, dont je ne connus rien d’autre que deux silhouettes floues. On ne voyait pas au-delà de la proue, même le faisceau du phare semblait perdu en mer, englouti au plus profond des abysses. La mer était calme et l’écho de la corne de brume ricochait à la surface.
Nimbée de nappes évanescentes, balayée par les vents, Moorhan ne s’offre pas au premier venu. Ce premier jour, sa côte déchirée m’apparut hostile, un dédale de roches acérées d’un gris sale taché d’éclats de pordiérite.
Sur la grève, un homme m’attendait, assis sur le banc des Noyés – j’appris plus tard qu’on le nommait ainsi car les femmes s’y retrouvaient pour guetter le retour de leurs hommes partis en mer. Ce premier jour, je ne vis qu’un vieillard au regard délavé, j’ignorais que Noah, puisqu’il se nommait ainsi, deviendrait un compagnon incomparable, le plus cher finalement de toute mon existence.

S’acclimater à Moorhan ne fut pas chose aisée. Une poignée de gens habitaient l’île principale, résistant pauvrement, rudement, leurs traits ciselés par les embruns, les grains, leurs mains rongées par le sel, et leur parole était rare, économe, comme dévorée par l’océan ou noyée dans les tourbières. A Moorhan, j’appris à décrypter les regards pour y trouver davantage que des mots : solitude, tristesse, colère, résignation, amitié, amour aussi pour qui sait voir.

Noah me fit signe de le suivre, glissant son bras sous le mien. Par la suite, il ne perdit jamais cette habitude de s’amarrer à moi. Il me conduisit jusqu’à la maison que la firme mettait à ma disposition. De l’extérieur, elle ne se distinguait guère des autres : murs de granit, toit d’ardoises luisantes, cheminée à la fumée plus ou moins sombre selon les aléas météorologiques.
A l’intérieur, tout me parut sommaire, impersonnel, rien qui vaille la peine d’être décrit. Une femme du village viendrait prendre en charge mes repas, mon linge et mon ménage. La firme me délivrait ainsi de toute contingence matérielle afin que je puisse me consacrer sans relâche à mes déesses précieuses.

Cette première nuit sur l’île, je dormis d’un sommeil agité, peuplé de naufrageurs et de nuées grisâtres de nehalennia speciosa immenses. Alors que les bateaux venaient se fracasser sur les rochers, les libellules m’étouffaient de leurs ailes transparentes, je les entendais crisser, bruisser, m’empêchant de respirer. Je me réveillai le cœur battant : s’engouffrant dans la cheminée, le vent improvisait dans la maison une mélopée lancinante.
J’entamai ainsi ma nouvelle existence : le matin, j’arpentais les sentes de Moorhan de long en large, j’explorais minutieusement la moindre tourbière susceptible d’accueillir les larves de mes demoiselles. Nous étions à la fin de l’hiver et les rafales de vent étaient glaçantes. Trempé jusqu’aux os, je rentrais déjeuner au cottage, le nez rougi, les lèvres et les mains gercées. Je passais mon après-midi près de l’âtre à consigner mes observations dans de grands carnets. Je recensais les éléments collectés le matin, je les inventoriais avec précision, les enfermais dans des flacons étiquetés. Je retrouvais le goût de l’étude et de l’observation, l’exigence et la rigueur qu’impose la science.

A la fin de la première journée, j’entendis toquer à ma porte. Noah m’invitait à venir partager un verre dans le seul pub de l’île. A partir de ce jour, notre rituel s’installa : entre chien et loup, nous cheminions ensemble jusqu’au bar. Nous parlions peu mais finalement qu’importe ? Nos solitudes s’entrechoquaient alors que nous trinquions, l’alcool avait un goût fort et puissant comme tout ce qui nous entourait.
Lors d’une de ces soirées, Noah se livra à moi. Nous nous étions installés sur le banc des Noyés, la nuit nous enveloppait, mais lorsque sa voix s’éleva dans la nuit, une lumière sembla nous éclairer.

« C’était une journée de brume comme aujourd’hui. Le soir, ma bien-aimée et moi étions venus nous asseoir ici. Sur l’île, on l’appelait Dana la folle et moi je l’aimais comme un fou ! Elle entendait les défunts l’appeler depuis un rivage lointain, disait qu’un jour ils viendraient la chercher sur de grands voiliers gris et lorsqu’elle racontait cela des larmes coulaient sur son visage. Pour la calmer, je devais la bercer comme un petit enfant.
Ce soir-là, Dana paraissait endormie contre moi. A un moment, des oiseaux de mer ont crié, brisant le silence, elle a ouvert les yeux, elle fixait l’horizon noyé dans la brume et la nuit noire. Soudain, la lune blanche est apparue, immense, claire, projetant sa lumière sur l’eau. Un miroir d’argent, immense, magnifique... Je les ai vues, les âmes perdues, et derrière à l’horizon, de grands voiliers gris. Puis, comme si nous avions soufflé une chandelle, nous avons été plongés dans les ténèbres, les ombres se sont évanouies, de notre mémoire, de notre temps. Lorsque j’ai rouvert les yeux, j’étais seul, dans le silence, les oiseaux de mer s’étaient tus, Dana et la lune avaient disparu... Le jour approche où nous nous retrouverons, Dana et moi, où je la serrerai dans mes bras, endormie, tout simplement. *»

Comme d’autres habitants de Moorhan, je ne crus pas Noah. Je trouvai des explications rationnelles : Dana s’était noyée lors d’un accès de démence, l’océan avait gardé son corps... Et puis ne dit-on pas que les folies s’attirent ou que les fous se trouvent ?

L’île sortit de l’hiver, le printemps s’installa et avec lui les premières éclosions de déesses précieuses. Je passais de longues heures à les observer, rien ne comptait davantage que leurs envols fragiles au-dessus des tourbières. Ainsi je m’éloignai quelque peu de mon vieux compagnon jusqu’au jour où j’appris qu’il perdait la raison. Il passait des heures à soliloquer sur le banc des Noyés ou à arpenter la grève blanche. J’allai le retrouver, Noah me reconnut et s’accrocha à mon bras. Il me sembla plus maigre. Ses lèvres s’agitaient, son visage paraissait habité, ses yeux fixaient l’horizon. Que voyait-il ? Des larmes coulaient sur son visage.
Peu de temps après, Noah disparut corps et bien. La journée avait été brumeuse et aucun bateau n’avait pris la mer. La nuit fut, paraît-il, très claire comme elle peut l’être lorsque la lune est blanche et projette sa lumière sur l’eau, comme un miroir d’argent.

Moi je n’ai jamais quitté Moorhan : comme mes déesses précieuses, je suis liée à la grande île. Lorsque l’obscurité s’installe, je viens souvent m’asseoir sur le banc des Noyés, mes yeux fixent l’horizon. Je guette l’appel des oiseaux de mer.
J’attends le voilier gris qui viendra me chercher.

* Libre interprétation du texte Into the West, la chanson de F. Walsh, H. Shore et A. Lennox.

PRIX

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Keith Simmonds · il y a
Une belle découverte pour cette œuvre bien écrite et mystérieuse ! Mon vote ! Vous avez voté une première fois pour “Ses lèvres rougissent” qui est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours. Merci d’avance et à bientôt !
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Sylvia de Rémacle · il y a
Effectivement, nos univers sont très proches! Très beau texte.
Sylvia

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Vaucey · il y a
Merci pour cette invitation au dépaysement où l'on se laisse perdre par la brume jusqu'à en perdre la raison... Bravo !
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JACB · il y a
Votre TTC a un charme fou, Fabienne, je comprends qu'on y laisse son âme dont vous brossez les états avec finesse. Vous savez aussi rendre le lieu terriblement fascinant. L'atmosphère insolite nous happe dès les premières lignes. Bonne chance !
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Fabienne BF · il y a
Votre commentaire aussi a un charme fou... mais n'est-ce pas l'effet du punch? Non à Moorhan, la liqueur est plus tourbée...
merci de votre visite et revenez quand vous voulez, vous êtes le bienvenu !

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JACB · il y a
LA, je suis la bienvenue, merci Fabienne.
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Fabienne BF · il y a
Oups ! J'étais persuadée que vous étiez un homme ... donc vous êtes la bienvenue... !
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Maour · il y a
Bravo pour ce texte qui contient notamment de belles descriptions, autant physiques que psychologiques !
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Fabienne BF · il y a
Merci Maour d'être venu à moi. Et merci d'avoir aimé me lire. A bientôt
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une île dans la brume, des âmes perdues, la lune complice de la mer où se noient les regards, et s'éclipsent les mots...
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Fabienne BF · il y a
votre commentaire est un poème à lui tout seul... Un bel hommage à mon île de Moorha. Merci
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Leméditant · il y a
Un beau récit romantique et poétique. Bravo, mes 5 vœux.
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Fabienne BF · il y a
Merci pour vos voeux, de saison et de circonstance. Merci de votre visite dans mon univers. Au plaisir de vous lire
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Jenny Guillaume · il y a
Une très belle histoire, que m'a conseillée Richard Laurence, merci à tous les deux. J'ai apprécié les impressions que vous avez fait naître, on est vite sur l'île avec le personnage. Noah mériterait effectivement une "voix" particulière pour parfaire l'ambiance :) Bonne chance à vous !
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Fabienne BF · il y a
Merci Jenny, merci Richard. Et pour votre lecture, et pour votre critique constructive, et pour vos votes. A bientôt !
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Bettie · il y a
Merci beaucoup Fabienne pour ce beau moment que j'ai passé en vous lisant ! J'aime beaucoup cette ambiance que vous avez su créer à partir de rien! Vous êtes un peu une sorcière ;) (et c'est un compliment !)
(Si le cœur vous en dit, j'aimerais beaucoup avoir votre avis sur mon étrange bibliothécaire: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bibliothecaire )

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Fabienne BF · il y a
Merci Bettie, j'aime bien l'idée d'être un peu sorcière des mots. Vous êtes la bienvenue chez moi !
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Christian Pluche · il y a
Un très beau texte, merci à vous !
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Fabienne BF · il y a
Merci à vous Christian de votre visite
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