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Monstre

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Euriel

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Éden monta dans le bus bondé. Cette journée avait été fatigante, comme toutes celles qui l'avait précédée, à la seule différence que c'était de pire en pire, de plus en plus dur.
A chaque fois que quelqu'un la frôlait, la bousculait, elle sentait les microbes courir sur sa peau, même par-dessus ses vêtements. Elle avait hâte de se réfugier dans le silence de sa chambre, dans la propreté de ses draps.
Quand elle descendit enfin du bus, elle garda son regard fixé sur le bitume. Elle s'amusait à compter le nombre de chewing-gums sur le trottoir. Après en avoir dénombré cinquante-trois, elle arriva chez elle. Elle inséra sa clé dans la serrure et entra. Sa mère l'attendait, un grand sourire aux lèvres. Elle lui demanda :
« Alors ?
- Cinquante-trois. Cinquante-trois chewing-gums aujourd'hui.
- Tu as pris un nouveau chemin ? »
Éden hocha la tête, son regard toujours fixé sur le carrelage du salon. Sa mère continua :
« Et sinon, comment s'est passée ta journée ?
- Il y a un nouveau dans ma classe. Il m'a parlé, beaucoup parlé, c'était très énervant.
- Ouah ! S'il continue, il va bientôt devenir ton petit ami ! »
Éden recula d'un pas et s'exclama :
« Ah non !
- Humour, c'est de l'humour Éden. »
La jeune fille fronça les sourcils et se dépêcha de rejoindre sa chambre. Elle poussa la porte et entra dans la pièce. Des dizaines et des dizaines de dessins étaient accrochés aux murs, des crayons de couleur recouvraient le bureau et des feuilles gribouillées jonchaient le sol. Éden ramassa une feuille de papier vierge, attrapa un crayon de papier et commença à dessiner.
Le dessin, sa seule échappatoire. Pas besoin de mettre des mots, de parler, de comprendre l'humour, l'ironie. Pas besoin de comprendre les sous-entendus. Pas de bruit, personne autour d'elle. La solitude, juste la solitude.
Éden avait l'impression d'être différente, aujourd'hui encore plus que d'habitude. Elle avait toujours su qu'elle n'était pas comme les autres mais c'était de plus en plus handicapant. Sa mère faisait semblant de ne rien voir, les professeurs fermaient les yeux devant ses remarques déplacées mais au final, elle aurait préféré qu'on la reprenne. Parce que ça faisait des années qu'elle tentait d'imiter le comportement des autres filles mais elle n'y parvenait pas. Elle aurait voulu passer inaperçue, rire avec les autres mais elle ne pouvait pas. Elle essayait de retenir de plus en plus de codes, ces choses qu'il faut faire pour ne pas paraître différente. Le plus souvent, elle y arrivait, mais à quel prix ? Se demander à chaque seconde si elle n'avait pas oublié quelque chose, penser à regarder les autres dans les yeux, se forcer à ne pas bégayer.
Une goutte d'eau tomba sur la feuille de dessin. Éden renifla et essuya ses joues. Et puis, ne pouvant plus se retenir, elle se mit à sangloter de plus en plus fort. Sa respiration était saccadée, sa poitrine se soulevait de plus en plus rapidement et des larmes tombaient le long de ses joues. Elle aurait aimé crier, crier tout ce qui était coincé au fond de son cœur, mais c'était impossible. De toute façon, qui aurait pu la comprendre, elle, le monstre ?
Elle n'était personne, elle n'existait pas. Elle était juste un robot qui imitait les autres.
Assise sur son lit, elle reprit doucement sa respiration. Incapable de dessiner avec ses mains tremblantes, elle attrapa le livre qu'elle avait commencé la veille. Elle aimait le personnage principal qui lui ressemblait. Et dès qu'elle fut plongée dans sa lecture, son torse se mit à balancer doucement d'avant en arrière, comme un automatisme.
On toqua à sa porte alors que le personnage principal devait ouvrir une lettre importante. Elle soupira et leva légèrement le regard. Son petit frère, Andréa, l'observait, sourire aux lèvres. Il entra, sans même en demander la permission, et s'avança vers Éden. Celle-ci, énervée, referma son livre. C'est alors qu'elle remarqua que son frère était sale, comme s'il s'était roulé dans l'herbe. Il mettait de la saleté dans sa chambre et elle n'osait rien lui dire. Il s'avança et s'assit sur son lit. Alors, Éden prit peur. Elle repoussa son frère avec son oreiller, pour ne pas se salir les mains. Andréa, projeté par terre, se mit à hurler. Aussitôt, Éden lâcha le coussin pour plaquer ses mains sur ses oreilles. Elle recommença à se balancer d'avant en arrière, de plus en plus vite, ses doigts s'enfonçant dans ses tympans. Andréa s'arrêta de hurler et parut se demander ce que faisait sa sœur. Quand elle remarqua que le bruit avait cessé, elle retira ses doigts de ses oreilles. Alors, son frère, en chuchotant, lança :
« C'est vrai ce que disent les autres. T'es vraiment un monstre. »
Éden eut un hoquet de surprise et Andréa sortit de la chambre, les larmes aux yeux.
Ses mains tremblaient de plus en plus fort et son cœur se serra. Si même son frère s'y mettait, si même lui remarquait qu'elle était différente, alors qui parviendrait-elle à tromper ?
Elle ramassa son coussin et son livre et reprit sa lecture. C'était tellement plus facile de se confronter aux problèmes des autres qu'aux siens.
Et alors, le personnage principal ouvrit sa lettre. Il avait passé des tests, parce qu'il se sentait différent. Et il avait sa réponse. Il était autiste, plus précisément atteint du syndrome d'Asperger.
Et Éden comprit. Il fallait qu'elle aussi fasse des tests, même si c'était quasiment sûr. Elle se leva précipitamment, la tête tournant légèrement, et se rua dans le salon. Sa mère, en train de consoler Andréa, se leva et lui ordonna :
« Excuse-toi. Dis pardon à ton frère pour l'avoir fait tomber. »
Éden prit une profonde inspiration et dit, d'une voix forte et assurée :
« Maman, je crois que je suis autiste. »
Et d'un coup, elle se sentit mieux, tellement mieux. Elle était enfin quelqu'un. Elle n'était plus le monstre, elle était Éden et ce n'était plus du tout pareil. Pour la première fois de sa vie, elle avait l'impression d'exister.

PRIX

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Lélie de Lancey · il y a
Très beau texte. Se savoir différent et ne pas le montrer pour être accepter, jusqu'à se perdre soi-même... Cela n'est pas vivre. Eden l'a compris. Merci pour cet écrit.
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Bonjour Euriel. Votre texte est un joli témoignage sur la différence. Ce n'est pas toujours aussi "facile" mais c'est vrai que savoir de quoi souffre soulage un peu.
si vous avez un petit moment, je vous propose une nouvelle très courte dans le cadre de l'anniversaire la déclaration universelle des droits de l'Homme : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-tournee-des-grands-slaves
J'espère de tout cœur que votre année de seconde se passe bien. je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année!

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Miraje · il y a
Mettre un nom sur les choses pour effacer les différences ... Un texte tout en retenue.
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coquelicot · il y a
mon vote pour ce deuxième témoignage sur l'autisme. Tout aussi poignant. Coquelicot
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Fred Panassac · il y a
Ton histoire, Euriel, pourrait illustrer parfaitement l’article 1 de cette DUDH ! Tu as très bien campé ton personnage, j’ai lu ton texte avec beaucoup d’intérêt, le sujet est grave : le droit à la différence.
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Jean Calbrix · il y a
Une belle découverte, assurément ! Bravo, Euriel ! +5
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Louisa · il y a
Cacher sa différence aux autres, pour enfin l'accepter et devenir quelqu'un. Un grand bravo Euriel pour avoir abordé ce sujet si grave.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et captivante qui évoque l'importance de fuir
le superficiel et de rester fidèle à soi ! Un grand bravo, Euriel ! es voix !
Une invitation à découvrir “Justice for All” qui est également en compétition.
Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

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Chantal Sourire · il y a
Dire ce que les autres ne voient pas, quel courage !
Mon vote pour cette fillette
Et une invitation à passer sur ma page si le coeur vous en dit, merci ...

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JACB · il y a
S'accepter pour exister parmi les autres , avec les autres . Un droit ou un devoir ? Une belle histoire qui ouvre à réflexion Euriel.
Je vous invite à explorer un tout autre sujet, à bientôt.

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