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Monsieur Sintexuperi

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Jérôme Sibille

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Monsieur Sintexuperi,

Le soir, juste avant de me coucher, ma Maman elle me lit tes histoires. Elles sont belles. Quant je les entends, j’ai des larmes dans les yeux. Tes histoires, je les aime jusqu’aux étoiles. Mon nom, c’est Alex, j’ai 34 ans et ma maman, elle me dit que j’ai bien grandi dans mon corps mais pas beaucoup dans ma tête. Je t’écris parce que j’aimerais avoir plus de copains et toi, tu racontes plein d’histoires avec des personnes seules un peu comme moi. Moi, je ne sais plus quoi faire pour en avoir, alors je me suis dit que peut-être tu peux m’aider. C’est dur de pas avoir de copains.
Au début, quant j’étais petit et que ma Maman elle me laissait encore à l’école, il y avait toujours du monde autour de moi. On m’appelais avec plein de surnoms : « Mongol, dadais, débile, taré » et encore plein d’autres. D’abord, j’aimais bien. J’étais le seul à avoir autant de noms. Après, j’ai appris que c’était pas des noms gentils. Et y en a aussi qui me donnaient des coup de pieds et qui me tiraient les cheveux. J’aimais pas. Alors je les arrêtais avec ma tête et ils pouvaient plus bouger. Au début, ils comprenaient pas et puis quand ils ont vu que c’étais moi qui faisait ça, ils ont été très en colère. Il m’ont dit que j’avais pas le droit, que j’étais pas normal.
Mais ça, je le savais déjà.
C’est avec les billes que j’ai su. Je gagnais toujours. Je voyais dans ma tête où la bille devait aller et hop, elle y allait. Après quelques jours, plus personne voulait faire de partie avec moi. Je me suis retrouvé tout seul et j’ai pleuré très fort. Alors j’ai commencé à tricher, je faisais exprès de rater. Et ils sont tous revenus avec moi parce qu’ils gagnaient plein de billes. Maman, elle appelle ça mon Don, elle dit que ça me rend unique mais qu’elle m’aimerait autant même si je l’avais pas.
Elle est bien, ma Maman.
Mon don, elle veut pas trop que je l’utilise en dehors de la maison, pasque sinon ça risque de faire des jaloux et de faire venir des messieurs qui me prendraient avec eux pour me faire des tas d’examens. Il paraît que les télémachintruc, y en a pas beaucoup. C’est pour ça, elle, elle veut rester avec moi pour toujours pasqu’elle a peur qu’il m’arrive quelque chose.
Moi, je voudrais bien qu’il m’arrive quelque chose.
Depuis que je vais plus à l’école je m’ennuie des fois. Quand je m’ennuie grand comme la lune, je fais voler des avions en papier. D’abord j’en lance un pour le faire tourner sous le plafond. Après j’en fais deux, trois et puis tout plein. Avec les bulles de savon, c’est mon passe-temps préféré. Le problème avec les bulles de savon, c’est qu’au bout d’un certain temps elles éclatent toutes seules, mais quand ma chambre elle est remplie de bulles, c’est beau comme un arc en ciel.
Ma Maman, elle me dit qu’on est tous uniques et donc tous doués pour quelque chose, il faut juste trouver quoi. Moi, j’ai trouvé. Je peux faire bouger les choses sans les toucher. Mais je voudrais quand même bien être comme les autres. Je me sens pareil et en même temps pas pareil. C’est dur à expliquer. Tiens, par exemple, moi aussi je voudrais trouver une petite amie. Ça a failli m’arriver, une fois. Dans la rue, une jolie fille avec des cheveux rouges est venue vers moi et elle m’a dit : « J’aime bien comment tu penses, tu penses clair et pur. Avec le coeur plus qu’avec la tête. Y a tellement de saletés dans l’esprit des gens. T’as pas idée. Toi, t’es pas comme eux. » Quand elle a dit ça, j’étais content et en même temps pas content. J’étais content d’être différent mais j’aurais bien voulu aussi être pareil. J’ai demandé : « C’est vrai, tu entends tout ce que je pense dans ma tête ?» Et là je suis devenu tout rouge pasqu’elle était très jolie et je voulais l’embrasser. « Vas-y », elle me fait. Alors je lui ai fait un gros bisou sur le front, comme ma maman elle me fait avant que je dorme, quand je suis sous la couette avec Octave, mon doudou. Et là, c’est elle qui est devenue toute rouge comme si j’avais pas fait ce qu’elle attendait. Moi je suis pas très bon comme elle pour lire dans les pensées des gens, mais j’ai bien senti qu’elle s’est dit à ce moment là que ça pourrait pas coller entre elle et moi. Je sais pas pourquoi. Elle m’a dit qu’elle m’aimait bien et qu’on se reverrait sûrement. Ça voulait dire au revoir. Je l’ai jamais revue.
Tu vois, Monsieur Sintexuperi (hou la la, ton nom il est compliqué), je me sens un peu triste. Alors si tu me donnes les adresses de tes amis dont tu racontes les histoires, je crois que j’irai les voir et je vais bien m’entendre avec eux. Si tu le fais, je suis prêt à te décrocher la lune.
Pour de vrai.
Alex
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Jean Calbrix · il y a
Difficile de se mettre dans la tête d'un trisomique, et vous l'avez bien réussi, Jérôme ! Bravo ! Je clique sur j'aime.
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