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Monsieur Picard

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Dante

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Avant d’être seul chez moi j’avais un travail, des amis, une famille.
J’avais des responsabilités dans une grande enseigne de ventes de surgelés. Les autres (mes collègues) m’avaient surnommé « Monsieur Picard ». A cause de mes origines. Pas seulement. J’étais un taiseux. Pas phraseur. Mais fidèle aux miens. En amitié aussi. J’étais radical quand les choses ne me convenaient pas. Capable de coups de sang mais pas rancunier. Très rigoureux dans mon travail, très perfectionniste. Trop. Mes origines sans doute. Côté paternel, la première génération laboure les champs, pomme de terre, betteraves, céréales. Le travail une vertu. J’avais d’excellents résultats. J’étais respecté. J’avais de l’argent. Je faisais beaucoup de route pour visiter les magasins. Conseiller. Corriger ce qui n’allait pas. Je travaillais beaucoup. Je perdais mon temps inutilement. Je sentais que quelque chose n’allait pas mais je ne réagissais pas. J’attendais que quelque chose se passe. Un incident. Un accroc. Un écart.
Un jour je suis sur une petite route. Je prends mon temps parfois avant un rendez-vous. Je roule mécaniquement. Je ne pense à rien. Je ne vois rien du paysage que je traverse. J’aperçois quand même un petit garçon (10 ans tout au plus) qui joue avec un ballon sur le trottoir dans une zone pavillonnaire installée en périphérie d’une grande ville. Je le regarde un temps puis je n’y pense plus. Il est encore loin. Plus je me rapproche et plus je remarque des détails dans sa tenue vestimentaire, la couleur de ses cheveux, son visage. Je le regarde sans le regarder, je ne pense à rien je vous l’ai déjà dit. Soudain ma voiture fait comme un petit saut sur elle-même. Je ralentis. Je regarde dans le rétroviseur. Rien. Ni dos d’âne ni ralentisseur. Rien. Plus rien. Même le petit garçon a disparu du paysage. Je continue ma route. Je n’y pense plus. Je continue mon travail. Le rendez-vous se déroule bien. Je connais le directeur du magasin visité. J’ai de bonnes relations avec lui. Nous dinons le soir au restaurant. L’ambiance est détendue. Jusqu’à ce que tout bascule. Je suis persuadé tout à coup que j’ai renversé le petit garçon avec son ballon. Je me dis que s’il n’était plus visible dans mes rétroviseurs c’était parce que je l’avais percuté avec ma voiture et qu’il avait été éjecté dans le bas-côté plus bas.
Dès cet instant je ne pense plus qu’à ça. Je quitte précipitamment le restaurant de l’hôtel. Je ne me souviens même pas avoir fourni une explication à mon collègue qui me regarde partir effaré. Je dois y retourner. Retrouver ce petit garçon qui doit avoir été blessé. Qui git seul dans un champ, un fossé. Ses parents doivent le chercher partout. La police a déjà du être alertée. Je roule en faisant quand même attention à la circulation. Je roule vite mais prudemment. J’arrive enfin sur place. C’est l’obscurité totale. Rien de particulier. Pas d’attroupements. Pas de lumière bleue. Je ne suis pas rassuré pour autant. Je me dis que le petit garçon a été secouru. Qu’il est à l’hôpital. Dans un état désespéré. Peut-être déjà mort.
Voilà ce qui s’est passé. Voilà pourquoi je suis là aujourd’hui. Après ça je n’ai pas pu continuer à vivre comme avant vous comprenez. Je suis persuadé d’avoir tué ce petit garçon.

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Loodmer · il y a
Cruelle incertitude. En peu de mot vous nous faites toucher du doigt la responsabilité qui nous perturbe, quand nous pensons avoir causé un homicide. C'est arrivé à beaucoup de conducteurs je pense, moi y compris
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Dante · il y a
J'ai été cet homme qui agit machinalement. Je me suis réveillé à temps. Je n'ai pas renversé un enfant heureusement pure fiction. Merci d'avoir pris le temps de rédiger un commentaire en tout cas.
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Kiki · il y a
En effet pris dans le tourbillon de la vie parfois on fait les choses machinalement; Et je comprends cet homme et la bascule de sa vie;
J'aime.
Je vous invite à aller lire le poème les cuves de Sassenage et vous guiderais dans les entrailles de celles ci. Merci d'avance et à bientot.

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Dante · il y a
Merci d'avoir apprécié ce texte
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