Monsieur Luc

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Pourquoi on a aimé ?

Et si tous nos petits tracas étaient le fruit de minuscules petits êtres ? L'idée pleine de fraicheur est bien portée par un style souriant et

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Le monde qui nous entoure est mystérieux. Autour de nous, sans que nous en ayons conscience, gravitent d'étranges créatures. Parmi elles, les oligruses : des êtres minuscules, à peine visibles à l'œil nu, qui, comme nous, se déplacent sur leurs membres inférieurs, mais dont la tête est celle d'une souris sans oreille.

La plupart des oligruses vivent sous terre. A en croire leurs manuels d'histoire, cette relégation dans les profondeurs du sous-sol date d'il y a bien longtemps, et résulterait d'une guerre au cours de laquelle nous aurions tenté de les exterminer. Dans leurs terriers humides et froids, grouillants de vermine, les survivants ont pansé leurs plaies, tout en préparant leur revanche. Au fil du temps, ils ont développé des capacités intellectuelles phénoménales que la coexistence avec ces rustauds d'humains avait longtemps fait végéter.

Les oligruses, qui se voient comme un peuple magnanime, ont cependant fini par renoncer à leur projet d'anéantissement de l'humanité. Mais comme ils nous en veulent toujours - et qu'ils ne sont pas particulièrement gentils - ils ont décidé de nous embêter. Et pour nous créer plein de petits désagréments quotidiens, ils ont inventé un nouveau métier, réservé aux membres les plus brillants de leur espèce : le métier de tracasseur.

Depuis quinze ans, Melki exerçait cette fonction dans un immeuble parisien. Comme il était reconnu pour ses grandes compétences, on lui confiait régulièrement des stagiaires désireux d'embrasser la carrière. Cette semaine-là, on lui avait envoyé Yurka, le fils d'un membre haut placé de l'administration. Un petit crétin prétentieux qui lui portait sur les nerfs depuis leur première rencontre.

Ils avaient déjà accompli la moitié de leur tournée de nuit quand ils arrivèrent chez M. et Mme Luc. Melki fréquentait les Luc depuis son arrivée dans l'immeuble. Il leur avait causé tant d'ennuis qu'il manquait désormais d'inspiration quand il leur rendait visite. Il s'était finalement résolu à provoquer une insomnie chez M. Luc. Une de plus. Ce choix avait l'avantage de lui permettre d'échapper quelque temps au bavardage incessant de Yurka, puisque générer une insomnie supposait de pénétrer dans le cerveau de la victime, et que les débutants n'étaient pas admis à se rendre à l'intérieur du corps humain.

Pour le reste, c'était une procédure de routine pour un tracasseur aussi expérimenté que Melki. Une technique en deux temps, qui consistait d'abord à donner un grand coup de pied à l'endroit approprié, afin de réveiller l'humain en sursaut ; puis à stimuler chez la victime un souvenir douloureux ou une perspective inquiétante (par exemple celle d'un prochain rendez-vous chez le dentiste pour M. Luc), pour être sûr de la tenir éveillé un bon moment.

De retour à l'air libre, sa mission accomplie, Melki constata que Yurka n'était plus dans la chambre. Peut-être était-il vexé de n'avoir pas pu accompagner son tuteur dans le cerveau de M. Luc ? Melki ne s'en formalisa pas « Tant mieux, se dit-il. Si cet imbécile est parti bouder dans un coin, je le récupérerai à la fin de la tournée. » Il consulta alors la liste de ce qu'il avait prévu pour les derniers étages : un réveil à arrêter, une cafetière à détraquer, un eczéma à ranimer, une autre insomnie, et enfin une ampoule à griller dans une salle de bains. Et tout cela dans la quiétude d'une solitude inespérée...

Peu avant l'aube, sa besogne achevée, Melki redescendit chez les Luc, en quête de son stagiaire. Parvenu sur le palier, il vit soudain surgir de l'ascenseur trois hommes en uniforme d'infirmier, qui pénétrèrent en trombe dans l'appartement des Luc. Dans la chambre, Mme Luc, en chemise de nuit, cheveux en bataille, leur désigna d'un air affolé le lit où son mari gisait, inconscient.

Les infirmiers, puis le médecin arrivé peu après, tentèrent de ranimer M.Luc. Sans succès. Melki était monté sur la table de chevet. Caché derrière le réveil, il suivait la scène avec anxiété, se demandant si son intrusion nocturne dans le cerveau de M. Luc avait pu provoquer le coma dans lequel celui-ci était plongé. Il se tranquillisa en se remémorant son parcours et tous les gestes qu'il avait accomplis : il avait suivi la procédure à la lettre, comme il l'avait déjà fait des centaines de fois. Puis il se rappela qu'il devait retrouver son stagiaire. Yurka n'était toujours pas réapparu dans la pièce.

M. Luc ne se réveillant pas, le médecin prit la décision de le conduire à l'hôpital. On approcha une civière, sur laquelle le malade fut déposé avec délicatesse. Melki quitta alors sa cachette. Sautant sur la civière, il se réfugia dans la poche du pyjama de M. Luc.

Dans la salle des urgences, dès qu'on eut installé M. Luc sur un brancard, Melki entreprit de vérifier l'intuition qui l'avait conduit à le suivre à l'hôpital. Il emprunta une nouvelle fois le conduit auriculaire de M. Luc. Dans le cerveau, il comprit qu'il avait vu juste lorsqu'il découvrit sur le sol spongieux la montre de son stagiaire : Yurka se trouvait donc bien quelque part là-dedans ! Restait à le retrouver dans le labyrinthe que constitue un cerveau humain.

Melki, pendant plus de deux heures, parcourut sans relâche hypothalamus, hypophyse et cervelet, et finit par découvrir Yurka, à moitié conscient, coincé dans un repli du thalamus. Melki le libéra sans ménagement et finit de le ranimer avec une bonne paire de gifles. Puis il entreprit de réparer les dégâts que cette andouille avait créés. Melki avait sur le cerveau les mêmes connaissances que nos meilleurs neurologues, et l'avantage, sur ces spécialistes, de pouvoir rétablir les connexions de l'intérieur, tel un électricien dans un bâtiment humain.

Sur le chemin du retour, Yurka lui avoua que, lorsqu'il avait commencé à se sentir perdu dans tous ces méandres, il avait entrepris d'utiliser la technique du Jeune Taki (l'équivalent oligruse de notre Petit Poucet) : il avait vidé petit à petit le contenu de ses poches pour déposer des indices de passage qui, pensait-il, lui permettraient de retrouver son chemin. Mais il n'avait pas eu l'occasion de revenir sur ses pas : il avait fini coincé dans un étroit boyau, croyant avoir découvert un raccourci qui le ramènerait au conduit auditif.

Quand ils ressortirent, M. Luc avait repris connaissance. Mais, à en juger par son air hagard, il n'avait pas encore retrouvé toute sa lucidité. Melki, après avoir envoyé Yurka au diable, entra à nouveau dans le crâne du malade. Il devait absolument récupérer les objets abandonnés par le stagiaire et remédier à toutes les lésions que ces corps étrangers avaient déjà pu engendrer, par leurs déplacements, sur la matière cérébrale de M. Luc.

Ce fut un travail de longue haleine, qui exigea de Melki plusieurs séjours prolongés dans la boite crânienne. Chaque fois que l'oligruse ressortait pour prendre un peu de repos, il constatait que l'état de M. Luc s'améliorait. Cela l'encourageait à reprendre ses recherches. Finalement, le malade retrouva son état normal et fut autorisé à rentrer chez lui. Melki regagna l'immeuble par le même taxi, épuisé mais soulagé.

*

Deux mois plus tard, Melki faisait sa visite désormais quotidienne chez les Luc. M. Luc était au téléphone, souriant : « Tout va bien... Non, aucune séquelle. Mieux encore : tous ces petits bobos qui m'empoisonnaient l'existence avant l'accident ont disparu. Comme par miracle. Je dors bien mieux ; je n'ai plus de migraines, plus de démangeaisons. Mes gencives ne me font plus souffrir. Une vraie renaissance... »

Melki était heureux de voir M. Luc en pleine forme. Il se souvenait de sa frayeur le matin où il l'avait découvert sans connaissance. Depuis, il avait fini par admettre qu'il aimait bien M. Luc et son épouse. Et il avait pris la résolution de ne plus leur faire de misères. Il avait également décidé de moins embêter les résidents qui lui paraissait sympathiques. Et pour les autres, tous ceux qu'il n'appréciait pas, ce n'était pas une bonne nouvelle...
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