Monsieur le Comte se met en chasse

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Des mots, depuis longtemps. Posés sur le bout de ma langue, invités par la formule magique des "Il était une fois". Des mots qui me relient aux autres et au monde alentour. Des mots qui ont fini  [+]

Monsieur le Comte avait réputation d’exécrer le poil sous toutes ses formes. Aussi le chassait-il (ou le faisait-il chasser) à toute heure du jour et de la nuit, qu’il pleuve ou qu’il vente, que l’échine se courbe sous les coups de boutoir du froid ou que les poitrails se dénudent hors de toute mesure lors des chaleurs torrides.
Monsieur le Comte était perspicace et tout aussi coriace. Il ne se lassait guère, voire pas du tout, à faire inventaire de ce qui pouvait se dresser à tort ou à raison (plutôt à tort pour lui).
Il en pinçait pour les peaux imberbes et les lobes d’oreilles nets. Évidemment, les narines n’échappaient pas à ses inspections. Je ne ferai aucune mention d’autres endroits bien mieux cachés. Il avait le soupçon tenace.
Alors, chaque jour, matin midi et soir, toujours aux mêmes heures frappées des cloches sonnantes, il inspectait ses proches (qui n’en pouvaient plus et étaient au bord de la dépression), son personnel (qu’il avait nombreux), ses visiteurs (qui ne venaient plus que par convention et obligation).
Il en pinçait vous dis-je et je vais le prouver. Au propre et au figuré.
Monsieur le Comte avait acquis au fil des ans des instruments adaptés à sa pratique. Il possédait une belle collection de pinces qui avaient chacune un rôle propre à jouer. Le but était d’atteindre la netteté, tout en sachant qu’elle était éphémère et qu’elle finirait forcément par être rattrapée par la pousse de poils contrevenants.
Il en avait une qu’il nommait « Fourchette », avec deux poignées, ce qui était fort pratique lorsque le cheveu récalcitrant refusait de céder. Elle lui permettait de couper les cheveux en quatre, tantôt dans un sens, et tantôt dans l’autre, ce qui faisait des belles sections que l’on tissait ensuite pour les transformer en coussins pour la nuque. Appuis appréciés pour les têtes tondues qui ne porteraient plus que des perruques synthétiques.
La seconde s’appelait « Aplat » pour éviter les rebiques de toutes sortes. Elle complétait avec brio le travail de la première et ne laissait aucune échappatoire aux vermisseaux traqués à la loupe. Pas de houppe, pas de banane, pas de poitrine fournie ni se bras duveteux.
La troisième était la petite dernière qui venait de lui être offerte. Il hésitait encore pour le nom à lui attribuer. Elle tenait du cheval d’arçon, de la balançoire, du diapason. Elle donnait le ton, le bon, et jamais dissonant. Il écoutait le poil en passe de pousser et le rectifiait net avant qu’il n’apparaisse, ou il le projetait par-delà les murailles de son château qui étaient fort hautes.
La raison de cette pratique qui tournait certes à l’obsession, venait de ce que Monsieur le Comte était allergique alors qu’il était né lui-même fort velu de cuir. Il avait supporté pendant bien des années des moqueries en sourdine, des regards narquois, et quand il devint le maître, il décida séant de consacrer sa vie à redresser les torts qu’on lui avait faits jusqu’alors.
La vie de Monsieur le Comte fut ma foi assez longue et lorsqu’il mourut, on vendit aux enchères ces outils de torture qui trouvèrent d’autres usages. Personne en effet ne voulut, même ceux qui savaient, expliquer à quoi ils avaient servi. Au fil des ans la collection se dispersa et il fallut grande volonté et passion pour ces frasques pour réunir enfin quelques unes des pièces qui désormais ne servent qu’à être regardées.
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Long John Loodmer · il y a
Une histoire poilante
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Véronique Pédréro · il y a
Et non, et même : je ne connais pas Nancy. Je sais que c'est 1 belle ville et j'y ai 1 amie chanteuse que vous connaissez peut-être, Khôl. J'ai écrit à la suite d'1 question posée par le labo des Histoires + Musée des comtes de Provence : http://labodeshistoires.com/lbh/devinez/
Allez voir si ça vous tente et why not écrivez vous aussi. Ils attendent des textes.

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Les Histoires de RAC · il y a
Très sympa. Auriez-vous visité le musée-aquarieum de Nancy récemment ? Expo "POILS, du poil de la bête au poil au menton" jusqu'en 2021 !

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