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Monarch

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Michael Darcy

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"L'impact des gouttes sur le métal..."
Comme d'habitude, un cliché. Une banalité digne d'un roman de gare, de ceux qu'on lit honteusement, en dissimulant la couverture. Le style pataud et vaguement emprunté du mauvais slameur, empêtré dans la toile gluante d'une langue qu'il ne maîtrise pas.
Une phrase de merde. C'est tout ce dont j'étais capable.
Combien d'heures, penché à faire claquer le clavier, le dos bousillé, les yeux suintant continuellement. Aligner des paragraphes, bien respecter les règles d'écriture. Soigneusement sélectionner la police, et l'insertion des sauts de page, toujours parfaite.
Et puis se relire. L'impact des gouttes sur le métal. La première phrase, déjà la pire. Chaque mot, une ineptie. La phrase, un calvaire. Je perdais mon temps.
Mais pourquoi tous, autour, m'encourageaient-ils ? N'avaient-ils aucune notion de la belle phrase, du sens des mots, de la poésie ? Devais-je me résoudre à les considérer non plus comme des amis, mais comme des courtisans avides de la curiosité de cirque que j'étais devenu ? Un petit monarque à l’Ego aux dimensions planétaires, l'écrivaillon velléitaire, en vérité un homme incomplet en chute libre, se raccrochant à des branches fantomatiques qui, sitôt saisies, s'évanouissaient et le précipitaient toujours plus loin dans le gouffre ricanant de la solitude.
Et voilà que je me remettais à aligner des clichés.
Le gouffre ricanant de la solitude. Ah ah.
Et pourquoi pas : L'impact ricanant des gouttes sur le métal du gouffre de la solitude.
Mieux ! La solitude ricanante dans le gouffre...
Assez. Je devais me résoudre à l'idée suivante : je n'étais pas un écrivain. Je ne le serai jamais. Mes quelques textes publiés, immatures et maladroits, me provoquaient à la relecture un dégoût profond. Je ne connaissais pas l'auteur de ces mots. Je ne voulais pas le connaître. Il portait un pseudo. Il n'était pas moi.
Juste un petit monarque poudré que je voulais mort.

Florence m'a demandé ce que je fabriquais. Bien sur je n'ai pas pu lui expliquer dans le détail. Je consens qu'à me voir fourgonner à droite et à gauche de nombreux cartons, elle a pu se poser des questions. Je refusais catégoriquement de lui expliquer quoi que ce soit. Cela aurait tout gâché. Elle découvrirai en même temps que les autres.
Quoi de mieux qu'une joie partagée, n'est ce pas ?
Depuis trois semaines, je réfléchissais à la plus belle des manières de fêter l'événement. Le garage était un champ de bataille, mais chaque jour, la préparation laissait apparaître une organisation sans faille. J'étais à coup sûr meilleur en préparation de sauterie qu'en écriture.
Les murs du garage étaient parfaitement lisses. Même en y regardant de très près, personne n'aurait pu distinguer quoi que ce soit.
Tout le monde avait été prévenu. L'intégralité de mes amis. Tous seraient là, mis à part ceux qui ne venaient jamais. Eux, qui étaient les vrais amis, ne me lisaient pas. Ils me connaissaient. Ils m'aimaient à leur manière, qui était aussi la mienne. Ils aimaient de loin.
Une bonne chose pour eux.
Quand aux autres, ceux qui seraient là, quelle surprise les attendrait !

"Dimanche 28 avril 2017
Grande lecture à domicile du roman court « Monarch ».
Venez nombreux et joyeux !"

Court, concis. Florence avait aimé, sans se départir de son attitude habituelle, qui consistait à valider de façon légèrement forcée ce qu'elle considérait au fond comme des lubies d'adolescent attardé. La vérité était qu'avec le temps, elle avait de plus en plus de mal à supporter mes mystères.
Je ne parvenais pas à saisir comment elle était encore là, avec moi.
De nombreuses réponses positives me parvenaient quant à l'invitation. J'allais recevoir plus de monde que prévu. Il me faudrait peut-être revoir mes stocks, en espérant ne pas avoir à me fournir à nouveau. Encastrer quatre bidons derrière le mur épais avait été assez fastidieux pour ne pas avoir envie de recommencer, sans compter le fait que camoufler des trous de sortie en appliquant une très fine couche de peinture était une véritable chienlit.
Pour la première fois, j'étais victime de mon succès. Et j'étais bien décidé à ne pas être la seule.
Ah ah.

J'ai demandé à Florence son opinion sur mon roman. Je n'ai pas pu résister. Après l'avoir lu, elle m'a regardé longuement, et à ma grande surprise s'est mise à pleurer doucement. J'ai souhaité la serrer dans mes bras pour la consoler. Elle est devenue comme folle.
La calmer fut plus simple que je ne l'aurais imaginé.

Tout était prêt.
Les premières voitures se garaient en contrebas de la petite allée. Derrière la fenêtre, je jubilais en entendant les pas des premiers invités crisser sur le gravier de l'allée. Je distinguais un échange entre les deux hommes, que je reconnus lorsqu'ils passèrent devant la fenêtre à travers laquelle ils n'auraient pu me distinguer.
De vieux compagnons. Qu'ils soient les bienvenus.
Dans l'ombre, je regardais l'arrivée de tout ceux venus assister à la lecture de mon roman. Comme ils étaient nombreux ! Je crus même distinguer des inconnus, entraînés sans doute par certains de mes amis.
Petit à petit, le flot tarissait, et tous, après avoir suivi les indications partant de l'allée, devaient avoir abouti au garage.
Quelle surprise pour eux, de pénétrer dans ce qui avait été transformé en salon aristocratique à l'apparence sublime. La moquette rouge au sol, pourpre aux murs, semblait onduler sous l'effet des deux cent bougies qui éclairaient la pièce tout en projetant des ombres mouvantes.
Dans l'air flottaient alternativement les notes de Bach et de Chopin.
Quand dehors le calme fut total et la nuit parfaitement noire, je mis un terme à ma préparation et me dirigeait vers la porte du garage, que je fermais à l'aide d'une longue barre de fer.
Puis je me décidai à faire mon entrée. Je devais simplement penser à bien me baisser en entrant. Je ne voulais pas perdre la perruque haute et poudrée que j'avais eu à la fois tant de mal à trouver et à installer sur le sommet de mon crâne. Je m'y étais pris à quatre ou cinq fois, en riant nerveusement.
J'ai regretté que Florence ne puisse m'aider.
Je pénétrais dans le garage, surpris par la clameur de surprise venant de la foule. Je vis certaines de mes amies se cacher la bouche de surprise. Un homme, impossible dire lequel, s’esclaffa.
Très vite le silence retomba sur la pièce. Tout ce qui comptait à présent était les paires d'yeux fixés sur moi. J'y lisais de la surprise, de la peur. Et une certaine forme de révérence. De celles que l'on réserve au grands monarques.
Du haut de l'estrade, je les dominais. Ils étaient venus voir l'écrivaillon, le minable, faire la lecture de son nouveau roman. Ils allaient être servis. J'imaginais déjà leur tête quand ils comprendraient que c'était un roman de sept mots ! Je pris conscience que j'en riais d'avance, provoquant dans la foule regards intrigués et murmures d'incompréhension.
Il était temps.
Je tournais à fond la valve sous le pupitre. Il me restait à présent une minute pour enfiler le masque à gaz. Je devais faire attention à l'enfiler bien droit, sans quoi je pouvais m'étouffer dedans. C'était écrit noir sur blanc dans la notice.
Vous imaginez la cocasserie de la chose, le lendemain dans les journaux ?
L' Écrivain-Roi, inventeur légendaire du roman à sept mots, s'est éteint cette nuit, dans un accident de masque à gaz...
Ah ah !
Pendant quelques minutes, je les contemplais. Certains tentèrent de se raccrocher à d'invisibles branches fantomatiques.
Puis il n'y eut plus rien à mes pieds que l'expression de ma volonté.
Alors je débutais et achevais ma lecture :
« L'impact des gouttes sur le métal...

PRIX

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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
J'ai aimé votre rapport du bien décrit de l'auteur en mal d'être et celle du roi en haut de l'estrade, un terroriste en puissance.. Bravo + 5 votes
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Patrick Peronne · il y a
Une boucle sur l'écriture que vous bouclez habilement. Bien pensé et bien écrit. Mon vote.Mon Court et Noir est à votre disposition :-)
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Philshycat · il y a
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Thara · il y a
Le dialogue intérieur est bien tiré, sarcastique, il nous entraîne dans les rouages de votre scénario...
Mes votes, pour avoir aimé la teneur de votre texte !

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Arlo · il y a
L'angoisse de l'écrivain devant la page blanche. ... J'aime bien. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Volsi Maredda · il y a
Bon mon max de votes c'est 3, je ne suis pas encore assez installée à Short édition pour faire mieux. J'ai lu beaucoup de textes, certains pour lesquels j'ai voté (1 ou 2 votes), j'attendais de me dire là, vraiment, là, oui : 3. Là, je me dois de saluer l'irrévérence du début !!! Merci :)
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