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Mon plus beau Noël

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Hermann Sboniek

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Il y a bientôt deux heures que nous sommes cachés derrière le mur d’enceinte du square Mère Teresa. Nous profitons de l’abri d’une petite haie de buis pour être quasiment invisibles. Dans la nuit noire, un réverbère isolé diffuse une lumière tamisée. Un léger brouillard enveloppe les maisons environnantes. Il n’y a pas un bruit. Quelques flocons épars flottent dans l’air avant de se poser délicatement sur le sol gelé.
Je m’appelle Mattéo et j’ai dix ans, c’est la première fois que Papa m’emmène avec lui à l’affût.
— Comment ça va fiston, pas trop froid ?
— Non, tout va bien. Tu crois qu’on va en voir un ?
— On n’est jamais sûr de rien, mais c’est la saison et j’en ai déjà vu au bout de cette rue.
— Ce serait extraordinaire.
— D’habitude, c’est l’heure à laquelle ils sortent.
Je regarde mon père scruter l’obscurité, j’observe ses grosses mains velues, je sens la force se dégager de son corps. Je me blottis encore un peu plus contre lui. Soudain il murmure :
— Chuuttt, j’entends un bruit.
Instinctivement, nous nous recroquevillons, je retiens ma respiration, les yeux rivés dans la direction qu’il me désigne en tendant l’index.
— Regarde ! Une ombre se déplace.
— Je ne vois rien !
— Tiens, prends ces jumelles.
Calmement, j’approche l’appareil de mes yeux, je règle l’écartement et tourne la molette de la mise au point. Après un court instant, la masse diffuse s’approchant de la lumière devient enfin nette. Je distingue parfaitement les formes et les couleurs : un vieux monsieur barbu, coiffé d’un bonnet et tout de rouge vêtu, juché sur un traîneau tiré par quatre rennes fumants. Il est là !
— Plus un bruit ! chuchote mon père à mon oreille.
— Il est magnifique
— Oui, il semble énorme.
— Tu crois que tu peux l’avoir ?
— Oui, si il se rapproche encore un peu...
Le père Noël est maintenant arrêté en pleine lumière. Il tient fermement les rênes de son attelage tout en observant autour de lui. La tête relevée, il hume l’air environnant. Grâce au fort grossissement, je peux voir ses narines tressaillir. Sous son bonnet rouge, ses petits yeux malicieux se déplacent par à-coups entre ses paupières. Sans crier gare, il lance son cri :
— Ho ! Ho ! Ho !
Puis il éclate de rire tout en lissant sa barbe blanche.
— Dis Papa, tu penses qu’il nous a vus ?
— Je ne crois pas, sinon il aurait déjà détalé.
— Tu crois qu’il est assez près ?
— Oui, on va essayer.
Papa se saisit alors tout doucement de sa carabine et enlève les protections de la lunette de visée. Toujours au ralenti, il épaule et met en joue le bonhomme en rouge. Il prend une grande inspiration et approche son œil de l’oculaire quand il sent ma main agrippée au bout de sa manche. Je donne des petits coups secs tout en l’implorant du regard. Le miracle de la complicité unissant un père à son fils dans de tels moments opère instantanément, il lit dans mon regard, aucun mot n’est nécessaire. Il repose son arme, me place devant lui et avec des gestes lents, il installe la carabine entre mes mains.
— Tu vas voir, ce n’est pas difficile
Je tremble d’excitation, Papa m’enveloppe de ses bras, sa bouche tout contre mon oreille, il murmure ses instructions.
— Calme-toi. Respire profondément... Voilà, c’est bien. Ta main gauche sous le fût... Ta joue contre la crosse... Et maintenant tu poses ton index droit sur le pontet... Non, pas encore sur la détente. Ne bouge plus.
Je vois le gaillard joufflu et barbu en gros plan à travers les lentilles. Soudain, il disparaît de mon champ de vision. Je jette un coup d’œil inquiet à mon père.
— Je crois que c’est ton jour de chance fiston, il va pisser. Chez ces vieux mâles, ça leur prend toujours au moins cinq minutes. Ils ont tous la prostate en compote. Tu vas pouvoir l’ajuster tranquillement.
Le père Noël descend de son traîneau. Les deux pouces passés dans son ceinturon, il inspecte les alentours. Satisfait, il relève son manteau et déboutonne sa braguette. Il nous fait face, sans se douter de rien.
Papa replace ma joue contre la crosse.
— Prends ton temps, il ne va pas bouger.
— Je tire où ?
— Pas dans la tête, ça va l’abîmer. Vise plutôt le cœur, quinze centimètres en dessous de sa clavicule gauche.
La silhouette dans le viseur est énorme, la carabine en appui sur le muret ne bouge pratiquement pas. J’amène la croix graduée à l’endroit indiqué.
— Je crois que j’y suis Papa.
— Fais glisser délicatement ton doigt sur la gâchette.
— Ça y est.
— Si tu es sûr d’avoir bien visé, tu presses la détente sans à-coups.
La détonation est fracassante, l’arme fait un bond dans mes bras et pendant un court instant, je ne vois plus rien. Les rennes détalent, et leur propriétaire reste seul sous le lampadaire. Tout d’abord, j’ai cru l’avoir manqué. Il est toujours droit sur ses jambes, il fait un pas en avant et semble chercher son équilibre. Quand il tente de bouger son autre jambe, ses genoux se dérobent et il tombe face contre sol.
— Bravo fiston, je crois que tu l’as eu !
Tout en courant vers la dépouille, je savoure mon triomphe sous le regard rempli de fierté de mon père.
— Bravo Mattéo, c’est un mâle d’au moins 120 kilos. C’est un vrai père Noël sauvage, pas comme ces saloperies d’élevage qu’on voit tourner autour des galeries Lafayette. Je vais aller chercher le 4X4 pour le ramener à la maison.
C’était il y a soixante-quinze ans. Maintenant, je suis au crépuscule de ma vie et je repense toujours à cette nuit avec émotion. Ce fut sans doute mon plus beau Noël. Depuis, les choses ont bien changé, la chasse au père Noël a été totalement interdite l’année de mes onze ans. Papa a rangé sa carabine dans une armoire fermée à clef et il ne l’a plus jamais ressortie. Nous avons de temps en temps évoqué cette nuit magique, mais toujours entre nous. Qui voudrait croire des horreurs pareilles ?

PRIX

Image de Printemps 2018
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Gil · il y a
Merci d'avoir buté le père Noël, après le Valentin il reste encore le soldat inconnu ( non, c'est déjà fait, c'est vrai)... Bon courage !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Gil. Pas de problème, tout le plaisir était pour moi :-) Merci à vous pour votre lecture.
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Patrick Peronne · il y a
Original à souhait, servi par une écriture qui ne nous fait pas douter un instant à la crédibilité de cette chasse insolite. Good job ! Mon vote
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Patrick. Merci une fois de plus, quand je fais le bilan des commentaires de ce petit texte, je me rends compte que le Père Noël n'a plus beaucoup la côte :-)
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Andy · il y a
superbe récit... J'espère que mes modestes votes vous feront plaisir ! Je suis nouveau sur la plateforme et je viens de publier mon premier très très court.. Je serais heureux d'avoir votre avis :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ne-meurs-pas
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Andy. Vous êtes nouveau, alors bienvenue. Je vais aller lire votre TTC. ( habituellement, je ne réponds pas aux sollicitations ) Merci de votre commentaire et pour vos voix.
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Luce des prés · il y a
Le Père Noël était peut-être une ordure :)
Dans le doute je vote quand même !+5
J'ai écrit un haïku printanier, si ça vous dit...

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Luce. Probablement :-) Merci.
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Mathieu Kissa · il y a
Le Père Noël existe puisqu'on peut le zigouiller. Bravo pour l'idée et le style, je vote.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Matthieu. Non ! Il faut dire le père Noël EXISTAIT :-) Attention, certains humains se déguisent encore en père Noël, ne les zigouillez pas, c'est mal vu par la justice de notre pays. Merci à vous.
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Sibipa · il y a
C'est vrai qu'il y a trop de pères Noël accrochés au fenêtres, dans les magasins et même chez moi cette année... Bravo pour cette lumineuse idée!
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Sibipa. Je constate avec plaisir que trés peu de lecteurs sont choqués par cette nouvelle, le second degré progresse et les mentalités évoluent. Tout n'est donc pas perdu :-) Merci de votre passage.
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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Si cela vous tente, vous pouvez visiter "La princesse Alexandra", en route pour le prix IMAGINARIUS. Peut-être même aurez-vous envie de voter pour elle. Commencez par lire cette petite histoire. C'est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Didier. Merci beaucoup.
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Alain Chenoz · il y a
Cynique à souhait ;-)
C'est dorénavant interdit mais une question me turlupine, on peut toujours tirer les rennes à l’Épiphanie ?

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Alain, la réponse est dans le post ci-dessous ...
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Hermann Sboniek · il y a
Aprés avoir lu ma nouvelle, vous pouvez vous détendre avec cette courte vidéo ... https://www.youtube.com/watch?v=vc5dKqoFtKk
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Jean-Claude Renault · il y a
Je me disais bien que les Pères Noël proliféraient anormalement. Ils n'ont plus de prédateurs.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Jean-Claude. Il semblerait qu'une directive européenne veuille rétablir l'autorisation de tuer les pères Noël du 10 novembre au 25 décembre. Ayons confiance dans nos députés européens, ils ont maintenu le Glyphosate, ils vont y arriver avec le père Noël ...
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