Mon petit bout de pays

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J’ai de la neige jusqu’au chevilles, je suis sortie les cheveux humides et ils ont gelés. J’ai froid, tout mon corps est transi : mes doigts, mes jambes, mes os. Mon cerveau aussi probablement car je ne comprend plus un mot de ce que le mec à côté de moi me raconte.
On marche, il évite le verglas, me rattrape pour la sixième fois et pointe du doigt les immenses stalactites en souriant. Il est chez lui.
Je pense qu’il sourirait moins s’il s’en prenait une sur la gueule.
Je me concentre pour comprendre. Il a l’accent d’ici, ça chante quand il parle, ça donne envie de sourire avec lui.
Il neige. J’ai froid. Je veux rentrer chez moi.

Chez moi où il ne neige pas, où il fait froid mais mes cheveux ne gèlent pas, où les gens ne sont pas attaqués par des stalac-je-sais-plus-quoi.
Chez moi il pleut, il pleut souvent. Chez moi on se serre sous les parapluie en essayant de sauter au dessus des flaques et en y arrivant rarement. Et puis on laisse tomber les parapluies parce que chez moi on dit « foutu pour foutu ».
Chez moi on reste sur les terrasses toute l’année, parce que tant qu’on a du rire on a pas froid. On boit des bières énormes pour avoir plus de temps ensemble même si on sait qu’après on se cassera la gueule sur les pavés.
Chez moi il y a du fromage partout, et du saucisson à côté des cendriers. Il y a des histoires qui tournent et se transforment en route, qui font naître des cris et quelques blessures au cœur.
Il y a toujours un grand feu dans les cheminées, et des gens autour qui sont là depuis un bout de temps.
On dit que chez moi il fait froid, j’ai jamais eu aussi chaud que là-bas.

Les familles s’agrandissent de pleins de gens déjà grands et on s’engueule pas mal parce qu’on s’aime beaucoup. Chez moi on a peur de dire au revoir, on sait que le temps bouffe les souvenirs même si on ne peut pas oublier la pluie. On refait le monde souvent, à chaque fois différemment.
Chez moi on ne parle pas en chantant, on parle en criant pour dire qu’on est vivant, et on se serre fort les coudes parce qu’on sait qu’on est pas grand chose tout seul. On mélange un peu trop nos vies et on s’étouffe parfois en s’enlaçant. On chante des chansons jusque tard dans la nuit, on danse en espérant empêcher le soleil de se lever.

J’ai grandi au milieu d’une tribu qui s’agrandissait chaque jour, la famille c’est les gens qu’on aime un point c’est tout. Je connais l’odeur du béton mouillé, celle des frites et de l’herbe qu’on fume dans les coins sombres. Je sais que certains font la fête près du serpent d’eau qui dort au centre de la ville, quelques uns trébuchent parfois pour finir dans l’eau sale. J’ai traîné des heures sur la fontaine sans jamais être capable de me rappeler de la statue au milieu, j’ai vu des gamins nager dedans dès que la température dépassait douze degrés. J’ai regardé des flics courir après des jeunes qui connaissaient si bien la ville qu’on savait tous que c’était peine perdue.
Je me souviens surtout des épaules près des miennes, si solides. Je me souviens des joues effleurées chaque jour, des sourires larges comme des planètes, des murmures tendres et des rires tonitruants.
Je me rappelle avoir fait du porte à porte pour mendier un tire-bouchon, être grimpé tant de fois au dessus du théâtre pour dominer la grand place. J’ai marché pour rien, pour n’aller nulle part, pour passer le temps ou pour que le temps passe.
Pourtant, j’ai pensé que rien ne changerait jamais, que mon petit bout de pays serait plus fort que le temps et que la vie à la fois, plus grand que le reste de la terre. J’ai pensé que tout ce petit monde resterait figé, tant dans mon esprit qu’en réalité, j’ai cru que rien n’existerait jamais d’autre en dehors de tout ça.



L’autre discute encore en chantant.
J’attends.
Dans trois jours on ne parle plus en chantant.
Dans trois jours, je veux l’accent rude et râpeux de mon petit bout de pays, celui que mon grand-père appuie avec fierté, celui que les étrangers trouvent laid. Je veux le fromage qui fond, le bruit continu de la pluie sur les fenêtres et tous ces gens qui sont là depuis un bout de temps, qui me demanderont d’imiter l’accent bizarre des gens d’ici, si la bière est bonne et si j’ai encore tous mes doigts.
Je leur dirai que ce n’est pas si terrible que ça, que les gens sont très sympas et qu’il ne fait pas si froid, mais que je préfère l’accent de chez moi.

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