Mon mari a le cancer du sein

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Il y a de ces jours où je doute de tout. Je doute de moi, de ma force, de mes capacités. Ces jours sont assez nombreux. Mais il y a d'autres jours où je suis assise au sommet du monde. Et chaque  [+]

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J’émerge des limbes du sommeil avec la sensation qu’un nœud dur obstrue mes voies respiratoires. Hier, une explosion sans précédent a fait sortir mon monde de son orbite : mon mari a le cancer du sein.

Mon mari. Un homme. Un mâle. Un « il ». Je ressens un choc immense en retournant cette pensée dans ma tête. Avant le diagnostic final qui a été confirmé par une biopsie, je ne savais même pas qu’une telle chose était possible. Bienheureuse ignorance.

Pour moi, le cancer du sein est une maladie exclusivement féminine. Je n’ai jamais imaginé que mon mari, puisse être concerné par une maladie qui se rapporte aux seins.


Même maintenant, j’ai du mal à l’accepter. Les pensées s’entrechoquent violemment sous mon crâne. J’oscille entre la stupéfaction la plus totale et la certitude que les médecins se sont trompés. Mais, jouer à l’autruche ne m’avance guère.


Tout a commencé par cette boule dans son sein gauche qui se refusait à disparaitre. Peu après, nous avons constaté que son sein avait un écoulement. Sa première réflexion a été : « Chérie, je crois que j’ai une montée de lait ». Mon si sarcastique mari.

Mais malgré la plaisanterie, nous savions que le temps était venu de consulter. Je me sentais un peu anxieuse mais sans plus. De « Il y a de grandes chances que ce soit un kyste », nous nous sommes retrouvés à : « Monsieur vous avez une tumeur cancéreuse. »

Étendue sur le lit à ses côtés, je réfléchis à ce désastre. Désastre parce que... le cancer du sein. J’ai l'impression que cette phrase se suffit à elle-même.


Comment ? Pourquoi lui ? Oui, je suis bien consciente que cette pensée n'est guère charitable pour le pauvre hère que j'aurais voulu voir atteint plutôt que mon mari bienaimé.

Mais je ne me voile pas la face. Je désire que ce ne soit pas lui. J’appréhende les longs mois difficiles qui s'étendent devant nous, guettant les signes d'un mieux-être, d'une rémission. Les médecins ont parlé de chimiothérapie. Et du peu que j’en sais, ce n’est pas une partie de plaisir.

Je me dis que si mon mari peut trouver en lui la force d’endurer le traitement, je peux aussi me tenir à ses côtés et ne pas me détourner de la souffrance dans ses yeux. Je peux lui tenir la main jour après jour, caressant ses cheveux de plus en plus dégarnis, lui communiquant force, chaleur et amour.

Mais au fond de mon cœur j'ai juste envie de pleurer, de me disloquer, tant la peine m'assaille de partout comme un essaim d'abeilles furieuses. Je l'aime. Je ne veux pas qu'il souffre. Je prendrai ce cancer du sein pour moi si je le pouvais. Je veux que cette horrible maladie le laisse tranquille. Je veux crier. Je veux que le temps suspende sa course par respect pour mon mari.

Je me laisse aller au désespoir pendant quelques minutes. Puis, un pan après l'autre, je barricade mon cœur derrière une armure solide qui cache ma terreur et mon anxiété. Je ne m'autorise à laisser transparaître que l'amour que je lui porte.

Je me tourne vers lui. Il me sourit doucement. Je me pelotonne contre son flanc et je lui souris en retour. « Je t'aime. Tout ira bien. Nous passerons à travers », je lui dis en l'embrassant sur la joue.

Il fredonne doucement son approbation. « Comment te sens-tu ? ». Il soupire et me répond doucement : «  J’ai peur ». J’acquiesce et sans rien dire je le sers très fort.

Après un moment il se remet à parler : « Je connais tellement de gens qui en sont morts. Tu te souviens d’Akoélé ? Au début ça avait l’air d’aller. Je lui ai rendu visite au début de sa chimio. Elle m’a dit que ce n’était pas si terrible que ça. Peu de temps après, elle était partie.

Et puis il y a eu Essivi. Les médecins étaient si contents. La chimio était en passe d’être un succès. Mais je l’ai vu, chérie. Elle était maigre et chauve. Elle n’avait aucune étincelle de vie en elle. Elle m’a dit : « Il y a des jours où je n’ai pas la force de continuer. Des jours où mourir est une alternative préférable. »

Je ne veux pas me retrouver dans cet état, faible et dépendant. Et si jamais il faille me couper le sein ? Chérie, je... je... »

Il hoquette et s’accroche à moi. Je le sens trembler et je ne peux rien faire d’autre que lui murmurer des mots d’amour, de réconfort, de soutien. Je lui caresse le dos, je l’embrasse. Je ravale ma détresse et j’essaie de le réchauffer de mon amour.

Mon mari a toujours été très courageux. Je ne l’ai vu pleurer qu’une seule fois, à la mort de sa mère. Le voir dans cet état me fait mesurer l’immensité de son désarroi.

Il sanglote tout doucement pendant de longues minutes. Quand il se calme enfin, il renifle et dit : « Et dire que je vais t’entrainer avec moi dans cette descente aux enfers. »

Je suis horrifiée qu’il pense une telle chose. Je lui réponds vivement : « Pour le meilleur, pour le pire et jusqu’à ce que la mort nous sépare. Je t’interdis de penser que tu puisses être un fardeau pour moi. Je t’aime et je suis prête à aller en enfer avec toi s’il le faut. »

En prononçant ces mots, je suis indubitablement honnête. Mais je suis aussi parfaitement consciente de la peur qui enserre mes tripes dans son étreinte d’acier. Je suis consciente qu’il se pourrait bien que nous ayons vraiment à affronter l’enfer avant la fin.

Ses yeux sont injectés de sang alors qu’il se redresse sur son coude pour me regarder bien en face. «  Excuse-moi. Mais, c’est juste que je ne peux m’empêcher de penser que ce sera difficile pour toi, avec les enfants et un mari souffrant.

Et en ce moment mon cerveau envisage tous les scénarios les plus alarmants qui puissent exister. J’ai l’impression que le monde tangue sous mes pieds. J’ai toujours associé les mots « cancer du sein » à la femme. Tout ce que je pensais savoir n’est finalement qu’illusion.

En plus, le cancer est pour moi synonyme de mort. Je voudrais être fort, ne pas verser une seule larme et être absolument positif. Mais je t’avoue qu’en ce moment précis, je n’ai pas la force d’être ce que j’aurais voulu être. Je n’ai pas la force d’être le pilier solide auquel tu peux t’arrimer.

J’ai besoin d’être réconforté, de m’entendre dire que tout ira bien même si ce ne sont que des mots. Mais en même temps, je suis conscient de faire peser un poids lourd sur tes épaules. »

« Ca ne fait pas très viril tout ça », ajoute-t-il avec un petit reniflement d’autodérision. Cette réflexion m’arrache un petit sourire. Je me redresse, m’adosse à la tête du lit. J’attire sa tête sur mes genoux.

Je ne veux certes pas que mon Johnny souffre. Mais nous nous démerdons avec les cartes que le destin nous distribue. Oui, des gens sont morts du cancer du sein. Oui, la chimio est éprouvante. Mais j’en viens à me dire qu’il n’y a pas deux existences en ce bas monde qui soient semblables en tous points de vue.

J’ai lu des témoignages tant de femmes que d’hommes qui ont guéris du cancer du sein. Je ne vois aucune raison pour que mon cher et tendre ne soit l’un d’entre eux. Il n’est pas question que nous partions défaitistes dans cette guerre qui s’annonce éprouvante.

S’il a besoin d’une épaule pour pleurer, je serai cette épaule. S’il a besoin d’un soutien, je serai ce soutien. S’il s’effondre, je ferai de mon mieux pour le rattraper. Nous ferons face ensemble. Et nous nous en sortirons ensemble. Cette saloperie de maladie ne gagnera pas.

J’ai une grosse envie de pleurer, mais je me retiens et je lui dis toutes ces choses. Je sens la pression dans ses épaules se relâcher tout doucement. Il ne dit rien et nous restons assis longtemps à nous réchauffer mutuellement.

Plus tard, nous réfléchirons à quoi dire aux enfants. En temps voulu, nous affronterons chaque problème qui se présentera. Mais dans l'immédiat, nous prenons des forces. Nous nous employons soigneusement à entretenir la flamme de l’espoir.
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