Mon docteur

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Je m’appelle Jean-Jacques Luteau. Je suis né en 1954... Mon dieu comme le temps passe… J’habite à Poitiers, capitale du Futuroscope et de l’art roman réunis. Je veille la nuit et musicionne  [+]

Image de Été 2021
L'autre jour, j'arrive chez mon médecin. Je m'assois. Il ouvre mon dossier, me regarde.
— Vous avez 66 ans, c'est bien ça ?
— Oui.
— Et ça va ?
—  À peu près.
— Hum profitez, profitez. C'est déjà très bien, vous savez. Faut pas vous plaindre. En 1900, on vivait jusqu'à 50 ans, paraît-il. Qu'est-ce qui vous amène ?
— Je voudrais savoir ce qui m'attend.
— Vous êtes sûr... Pourquoi ça ? Vous n'êtes pas bien ?
— Pas vraiment mal, mais... une sorte d'anxiété.
— Et c'est la sécu qui paye....Bon, c'est assez simple, vous pouvez compter encore sur une quinzaine d'années, sans garantie hein, statistiquement je veux dire, mais ça va se déglinguer petit à petit. Je ne peux pas vous dire par où ça va commencer ; par quel boyau ? Quel organe ? En général, la vue baisse et puis l'ouïe, les muscles se ramollissent, le squelette se fragilise, le cancer vous guette, le cœur s'empâte, le cerveau n'est pas à l'abri d'une dégénérescence quelconque et à la fin, vous allez mourir mon vieux. Vous permettez que je vous appelle mon vieux ?
— Non.
— C'est pas grave. Au mieux, mon vieux, vous allez mourir sans trop de douleurs avec le temps de ranger vos papiers et de dire au revoir, mais ça peut être aussi très brutal ou très long. Là, je ne peux rien vous dire de précis. Mais vous le savez, tout ça, je ne vous apprends rien quand même !
— Ça reste vague. La libido ?
— Ah jusqu'au bout ; c'est tenace.
— Je suis inquiet, voyez-vous.
— Faut vous entretenir. Dansez. Vivez. C'est très bon. Vous avez des enfants ?
— Oui, 2.
— Ah ça c'est moche. Pourtant vous saviez bien tout ça !
— Je les ai faits sans réfléchir.
— Ben oui comme tout le monde, mais faut réfléchir bon sang. Pourquoi vous les avez faits, ces drôles ? Pour vous amuser ? Vous connaissiez la situation, n'est-ce pas ?
— Mal.
— Mal mon œil. Quel égoïsme ! Jeter des jeunes dans cette pagaille !
— J'espérais un monde meilleur et puis j'ai pas pu m'en empêcher ; ça m'a échappé. Vous savez c'que c'est...
— Mais enfin....Vous êtes con !?
— Dans la moyenne...
— Vous voyez bien que raisonnablement c'est très risqué. Il faut arrêter de faire des gosses comme on a arrêté de fumer, c'est tout bête. Mettez des patchs. Sans les enfants, tout se dégage : moins de problèmes d'éducation, moins de chômage, des manifestations apaisées. Le jeune est énervé. C'est normal. Il voit ce qui lui arrive. Ça l'énerve et comme il est vif, il s'emballe et il casse. On peut pas lui en vouloir. Il cherche des responsables, mais le responsable, mon vieux c'est vous. On s'éteint. On arrête le massacre. On vieillit tous et on disparaît. À la limite, on range même pas. Et le dernier éteint la centrale nucléaire en partant en jetant un dernier coup d'œil au coucher du soleil. Ça aurait de la gueule. Un mot sur la table peut-être, pour le geste. « C'était très bien. En vous remerciant ». Pas dupe, mais poli.
— Pour la retraite euh...
— Ah non plus de retraite. On bosse jusqu'au bout. On peut pas tout avoir. Vous allez pas me dire que c'était pour ça quand même que vous avez fait 2 gosses ?
— Ah non, non je vous jure. J'y pensais pas.
— Ouais parce que là.. y' en a qui y pense.
— Pas moi.
— Fumer tue. Faire des gosses tue.
— Mais docteur, mon pote, ça vous dérange pas que je vous appelle mon pote ?
— Si.
— C'est pas grave. On pourrait envisager une autre alternative ; un monde plus humain ; qui serait moins dans le... Jérôme Bosch ?
— Bosch ? L'allemand.
— Non, le hollandais.
— Ah oui le hollandais... Vous voulez un monde où il ferait bon vivre ? C'est ça ?
— Euh... Ouuui.
— Qu'est-ce que vous croyez ?

— Je crois que ça vaut le coup de vivre, pour les petits riens, les repas partagés, le vent quand on pédale, la main dans la rivière, le regard dans l'amour, le petit bonheur dans la rue, le travail qui unit, le livre qui réjouit. Pour le nuage qui passe, le rayon de soleil qui chauffe, le pique-nique de l'été, la lueur d'une bougie, le parfum d'un bon thé. Je crois que nous sommes beaux dans nos enveloppes de peau. Habitants locataires de corps épatants, pathétiques et dérisoires. Que nous sommes grands dans nos espoirs ; que nous sommes grands dans nos réalisations ; que nous sommes des dieux remplis d'orgueil, de colère et de folie. Je crois que nous sommes forts et joyeux, pleins de danse et de musique et de dessins d'enfants. Je crois en la vie qui nous fait souffrir à souhait, qui nous tord et nous mord. Je crois que « la vie ne vaut rien et que rien ne vaut la vie ».

— Ah oui je la connais... la la la la.
— Je crois qu'elle pue bon, comme pue bon la mer et son varech, la campagne et sa bouse ; la montagne et sa neige...
— Pardon, ça pue pas la neige !
— Ah bon, vous êtes certain ?
— Ben enfin.. Oui quand même.
— La montagne et son... 4x4.
— Oui, là, d'accord.
— Je crois au combat pour un monde meilleur. Je crois à la résistance aux maux de tout bord. Je crois que des millions de bonnes volontés y œuvrent. Je crois que nous sommes perdus sur un océan épique ; que nos outils sont bons, mais que nous ne savons pas où aller ni comment. Je crois que nos vies sont animées par des forces obscures, des courants inouïs, insondables. Je crois que tout est possible... Je ne crois pas au grand soir ni aux lendemains qui chantent. Je ne crois pas en la révolution, cette belle bête. Elle a le goût du sang, du saccage. Son ivresse n'a d'égale que sa gueule de bois. Je ne crois pas en Dieu qui nous hante et nous soumet. Je ne crois pas en l'intelligence collective. Je ne crois pas au Sauveur.
— Doliprane ??
— Et du côté des antidépresseurs, vous n'auriez pas quelque chose de nouveau, là, en ce moment ?
— Écoutez, comme ça, là, je vois pas.
— Bon... Je vous dois quelque chose mon pote ?
— Mais non, mon vieux, c'est pour moi. Dansez, vivez, faites au mieux. Bon, à votre âge, les gosses, c'est fini hein ?
— Oh oui à priori c'est fini.
— Bon.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un dialogue plein d'humour et de bon sens ♫ Merci pour ce bon moment de lecture ♪
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Kruz BATEk Louya · il y a
Une conversation très pertinente et amusant!

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