Mon dernier cliché

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écrivain du dimanche. Auteur d'un roman historique "les fables de Cambyse", racontant l'histoire d'un médecin au temps de la conquête de l’Égypte par les Perses. En 2018, parution de "Le  [+]

Image de Été 2021
— Papy, qu'est-ce que ça veut dire « plaques au gélatino-bromure d'argent » ? et qu'est-ce que c'est que cet appareil bizarre que j'ai trouvé avec ?

Nous y voilà. Ça devait arriver un jour ou l'autre. Avec sa manie de fouiller partout... C'était pourtant dans le grenier, caché au fond d'une malle, et recouvert d'une bonne couche de vieilleries sans intérêt... Je ne m'en tirerai pas cette fois avec ma pirouette habituelle :
« — Oh ! Ce serait trop long à expliquer... »
Le gamin est du genre tenace, pas moyen de noyer le poisson avec lui... Et puis ça fait tellement longtemps ! Cinquante ans ! Il se passe tellement de choses dans une vie d'homme, en cinquante ans !

— Paul, tu es grand maintenant, tu as dix ans, et tu peux comprendre ce que je vais te raconter : en 1916, c'était la Grande Guerre, celle de 14-18, dont tu as certainement entendu parler. J'étais alors un jeune appelé passionné de photographie, et je tirais le portrait de mes amis dans les rares moments de répit, entre deux offensives des boches.

— C'est qui, les boches ?

— C'était les Allemands. On n'était pas vraiment copains à l'époque. Ce serait trop long... Enfin, bref. Donc, j'étais photographe, et le matériel utilisé était alors très lourd, très encombrant. Les photos se faisaient sur des plaques de verre, et la mode était aux photos en relief. Tu vois, il y a deux photos de la même scène sur chaque plaque, légèrement décalées, et quand tu les passes dans cet appareil, qui s'appelle un stéréoscope, ça donne une seule image, en 3 D...

— De la 3D ! ça existait déjà ? C'est toi qui faisais les photos de la guerre ? Alors pourquoi tu ne nous prends jamais en photo ?

Remarque judicieuse, et qui touche là où ça fait mal... J'ai une valise pleine de clichés de mes enfants et petits-enfants que je regarde très souvent, mais je me suis toujours arrangé pour que ce soit un proche ou un ami de passage qui les prenne...

— C'est qui sur cette photo ? Il y a des gens couchés. C'est une infirmerie ?

Plongé dans mes pensées, je n'avais pas réalisé que mon petit-fils avait glissé une plaque dans le stéréoscope, et orienté le dépoli vers la source de lumière la plus proche, comme s'il était né avec cet appareil dans les mains. Il regardait fixement la scène qui avait brutalement mis fin à une carrière que l'on disait prometteuse.

— Tu veux voir, papy ?

Non, je ne voulais pas. Cette scène était tellement ancrée dans ma mémoire que j'aurais pu la dessiner sans omettre le moindre détail : la cave voutée avec un poteau de bois au premier plan où un gros clou faisait office de porte-manteau pour la vareuse du médecin-chef.
Au centre, deux brancards posés sur des tréteaux en X. L'un d'eux était occupé par un blessé récemment évacué du front. À gauche, sur des pliants, le caporal Lebreton, le soldat Mirbeau, de profil, le visage à demi caché sous des bandages, et mon ami Carré, du renseignement.
Au fond, le Lieutenant-colonel Jarry, s'apprêtant à enfiler sa blouse, et l'infirmier Déluard, penché sur le blessé. Tous s'étaient prêtés de bon cœur à cette séance photographique improvisée.

Je venais juste de les quitter quand j'ai entendu un sifflement dont je ne pouvais pas ignorer la nature. Je ne pense pas avoir eu le temps de me jeter à terre, car, quand j'ai repris connaissance, j'étais allongé sur le dos, mon matériel photographique éparpillé autour de moi à des dizaines de mètres à la ronde. L'obus avait pulvérisé la petite infirmerie de campagne, un tir longue portée qui avait semé la mort loin en arrière de la ligne de front.

Je m'en sortais avec un tympan crevé, plusieurs côtes enfoncées, un pneumothorax et une jambe cassée. Mais j'étais vivant, contrairement à mes amis qui avaient tous péri. Les brancardiers qui m'ont ramassé ont eu la bonne idée de rassembler ce qu'ils ont pu sauver de mon attirail, dont cette plaque que j'ai développée des mois plus tard, à ma sortie de l'hôpital. Je l'ai pieusement conservée, mais je n'ai jamais eu le courage de la regarder à nouveau, face à face.

— Paul, je ne te demanderai pas de t'encombrer de choses inutiles, mais tu me ferais plaisir en conservant cette photo quand je ne serai plus là. Tu as vu, c'est du verre, c'est très fragile. Garde-la bien à l'abri dans ton petit coffre.

— Parce que c'est comme un trésor ?

— Tu ne crois pas si bien dire. Un trésor infiniment plus précieux que l'ensemble des grains d'argent qui constituent cette image : un trésor de mémoire.
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Image de Elena Moretto
Elena Moretto · il y a
Tant qu'on garde les trésors de mémoire il y a de l'espoir
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Paul Thery · il y a
Je me demandais où était passé l'éclat d'obus... je crois qu'ils l'ont retrouvé à mon scanner (hé hé)
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Aëlle GUTBUB · il y a
Un récit poignant sur l'importance du témoignage et de la mémoire des événements passés.
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Paul Thery · il y a
Merci, c'est très gentil !
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M. Iraje · il y a
Ce dernier cliché gagnerait un coup de projecteur en étant "mis en avant" ...
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Paul Thery · il y a
Je n'ai pas manqué de clichés... de mon crâne depuis récemment :-))

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