Mon crime parfait

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Jury
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Image de Automne 2016

Le crime parfait ça n’existe pas ! Parce que pour eux un crime parfait, c’est un crime sans indice. Aucune poésie là-dedans ! Ce n’est pas à la police de définir le crime parfait. Ils n’ont aucune idée de ce que c’est ! Pour moi, qui suis au fond de ce trou, en dortoir avec des assassins vulgaires, pour moi, j’ai beau être là, je l’ai eu mon crime parfait !
Les talons de la femme seule qui résonnent dans la nuit sur les pavés de la rue déserte, moi, j’ai jamais su résister. Parfois c’est tac, tac, tac. Ça veut dire que le talon est carré et large et que le travail sera plus compliqué. On court bien avec ce type de souliers. Parfois, c’est ting, ting, ting : des talons aiguilles, je préfère leur son et je préfère leur ligne.
Mon crime parfait, parce que je reste persuadé qu’on ne peut avoir qu’un crime parfait dans sa vie, comme on a qu’un grand amour, était un ting, ting, ting prolongé de bas résille avec l’élégante couture derrière. Je ne m’attaque qu’aux femmes distinguées. On ne peut pas faire de l’art si la victime n’a pas d’allure ! Elle est passée devant le porche où, désespéré de ne rien chasser cette nuit-là, je fumais une de ces choses qui amplifient l’impatience du plaisir. Je l’ai suivie en ne regardant que ses jambes et en me pénétrant du rythme de sa marche : ting, ting, ting, un bruit de bijou en or fin. C’est une façon d’apprivoiser sa proie et d’entrer en transe. Et puis le goût du meurtre se transforme en urgence de le satisfaire, un appétit soudain de déchirure et de sang, une vraie fringale de môme à l’heure du goûter !

Je n’ai jamais tué d’homme. C’est moins amusant et c’est moins beau. Pensez un peu à cette sensation que vous éprouvez en découpant un rôti, attention pas avec un couteau électrique, bande de lâches, mais avec une lame que vous tenez d’une main ferme. Pensez à ça et osez me dire que pénétrer dans ces chairs vous laisse indifférent. Je ne vous croirais pas. Tuer un homme avec un couteau ou un revolver, franchement, c’est du pareil au même. Mais tuer une femme d’une balle, c’est un vrai gâchis. C’est si bon de planter une lame dans un sein ! Ça me rappelle comme je jouais avec mes peluches quand j’étais petit : la sensation de coton que me transmettait le couteau quand je le plantais dans la mousse. Tuer une femme de cette façon, c’est à la fois l’horreur dans son regard et être là aux premières loges pour sentir toute sa douceur qui s’en va et se transmet à votre main cruelle.
Mon crime parfait était une ondine. C’est une de mes catégories. Élancée mais généreuse. Elles sont assez rares à être comme ça. Bref, je la suis un moment, je regarde ses jambes puis je remonte jusqu’à ses hanches et je remarque comme elles sont droites. Cette femme n’a pas bu ou alors elle fait de la danse. Aucun déhanchement. Dès que je vois sa nuque, je lui saute dessus. Je passe mon bras sous sa mâchoire et j’appuie sur la jugulaire, je donne un coup de genou dans ses reins, elle s’arque, et je la fais avancer ainsi, moi collé contre son dos, ma joue sur sa joue. Elle ne crie pas, elle ne tourne pas la tête pour essayer de me voir, elle ne dit pas un mot, elle se laisse guider dans cet ultime tango. Mais je ne suis pas déçu. Je ne suis pas déçu parce que la grâce est là, parce que cette femme est là, pleinement consciente de la grandeur du destin. C’est la victime que je cherche, depuis le début ! Je suis si surpris qu’au lieu de lui mordre la nuque, je l’embrasse. Elle sait qu’elle va mourir, elle n’a aucun doute. Et elle a raison. Aucune ne m’a échappée, elles sont toutes mortes, mais elles se sont toutes débattues. Elle, mon crime parfait, a ce calme de la vierge sacrifiée sur les autels immémoriaux. Elle est majestueuse, elle franchira le pas avec dignité. Et moi, je deviens grand prêtre. Le temps s’arrête et nous devenons deux figures éternelles. Elle me respecte, elle comprend mon œuvre et elle s’y soumet. Je ne suis pas un détraqué, je suis la Mort, elle-même, en personne. C’est comme si je l’entendais me dire « Je t’attendais ».

Vous savez d’habitude, je lis les journaux, je mets la télé et la radio en même temps pour connaître les progrès de la police, et puis aussi pour le plaisir de l’anecdote : j’en apprends un peu plus sur mes victimes. Mais là, je savais que je ne ferai rien de tout ça, que je resterai dans le silence. Je ne voulais rien connaître d’elle et je ne voulais pas laisser entrer la réalité dans ce moment d’éternité que nous avions partagé. Les indignations des fonctionnaires, le débit précipité des commentateurs, les pleurs de la famille gâcheraient ce beau moment. Ce souvenir grand. Et quand je vois les animaux qui partagent ma cellule, je me dis que moi au moins j’ai accompli quelque chose, que quelqu’un a compris ma grandeur et s’y est soumis sans honte. Je ne suis pas un banni.

Je l’entraîne vers un porche, je suis toujours derrière elle, je lève mon couteau d’un geste lent. Je n’ai pas la furie des barbares, comme avec les autres. On a toujours du respect pour son crime parfait. Je lève mon couteau d’un geste lent, je me penche et reposant ma tête sur ses premières côtes, je le plante d’un coup sec et bref dans son sein gauche. Elle tressaille timidement et je tombe dans une extase qui n’est pas bestiale cette fois-ci, mais mystique. Le sang ne jaillit pas, il pleure juste. Lui non plus n’est pas surpris. Il s’écoule dans toute la majesté de sa couleur pourpre. Je la garde longtemps dans mes bras, je ne peux pas me résoudre à la quitter. Le couteau est toujours planté dans son sein et le sang coule sur mes mains. Il a ce calme propre aux larmes des douleurs inoubliables. Je soutiens son corps, je ne veux pas qu’il s’effondre. Ce serait la trahir. Elle est si noble. Faut-il vraiment que je parte ? Puisque je n’ai plus envie de tuer. Non, je reste là. J’ai la quiétude. L’aube vient et je la tiens toujours dans mes bras. J’entends les sirènes qui vont me séparer de mon ondine et j’ai la même dignité qu’elle. Je m’entends murmurer « Je vous attends ».

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