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Mon cancer et moi

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Loodmer

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A l’issu d’un émincé de cerveau aimablement servi par le scanner de Jean-Luc, nous avions enfin sous les yeux la raison de mes insomnies et de mes céphalées, désormais bien implantées dans mon emploi du temps.
Ce n’était rien qu’un petit pois, mais il m’a gelé à plein cœur. Ce n’est pas gros au départ, ce n’est pas vert comme le légume et encore moins, rouge comme les poissons. Non ! C’était une petite bille sans importance. Et il allait falloir livrer bataille contre cette quantité négligeable dotée de super
pouvoirs.

Les carabins n’ont pas pour habitude de prendre la mort au pied de la lettre. Aussi, dès que fut connue la nouvelle, que s’était empressé de répandre Jean-Luc dans le service, j’eus droit aux fantaisies potaches les plus subtiles : Ça fait toc-toc quand on secoue ? Attention s’il glisse dans un trou, tu risques de le perdre.

Pour moi, d’autres interrogations me tourmentaient. Situé dans la partie la plus à même de lui fournir des informations capitales, n’allait-il pas avoir une longueur d’avance sur tous les traitements. Devait-on opter pour le face à face ou le contournement. Après tout, c’était une partie de moi et nous pouvions peut-être nous entendre. Les malades quand ils parlent de leur cancer, semblent entretenir une relation particulière avec leur affection. Un syndrome de Stockholm ?
Nous décidâmes avec Norbert, le chef du service, d’y aller molo pour ne pas le braquer. Quelques rayons pour voir.
Le résultat ne se fit pas attendre. Une vrai pelote d’épingle, tout hérissé, en rage. Il stoppa d’un coup nos velléités rayonnantes.
La chimio légère qui lui fut administrée, ne rencontra pas de nette opposition au départ, jusqu’à ce qu’il l’ait analysée. Devant la réaction, nous comprimes qu’une tactique plus élaborée devait-être envisagée.

D’après le dernier scanner, l’animal profitait et ses réactions laissaient penser qu’il apprenait vite.

Lors d’une semaine de mise à jour pendant laquelle, bardé de capteurs et de perfs, je me prêtais aimablement aux expériences de mon chef de service, remplaçant avantageusement les lapins. Je vécu une aventure dont je ne soufflais mot, mais qui m’en appris beaucoup sur les arcanes du cerveau et les interactions entre celui-ci et les corps étrangers.

Les infirmières se battaient pour m’apporter les soins, mais à cette heure de la nuit, une seule officiait, s’affairant dans le clair obscur des moniteurs sur les boutons et les clamps. Une main sous ma nuque, l’autre repositionnant mon oreiller, son parfum vint titiller mes synapses. Et c’est ainsi que je me retrouvais les deux mains empoignant le cul de Béatrice. Je jure que cette action fut totalement indépendante de ma volonté et ce qui suivi ajouta à ma confusion. Mes mains s’insinuant sous la blouse de l’infirmière s’emparèrent de tout ce qui se trouvait à portée, et il s’en trouvait, croyez-moi. Tant et si bien malaxé, le corps de Béatrice se cambra et dans un feulement elle libéra une libido accumulée depuis sa rupture avec un grand con de 5éme année. Désolée que je n’ai pas eu ma part, elle voulut y pallier, mais je l’en dissuadait, prétextant une céphalée grandissante.
Ce qui grandissait surtout, c’était la peur que me causait la prise de pouvoir évidente de mon petit pois sur les fonctions cognitives de mon cerveau.

Arguant de l’efficacité de la chimio sur mes céphalées, je proposais à Norbert de pousser sur les doses. On allait voir qui était le maître.
Il devait avoir compris le message, puisqu’il ne se manifesta pas brutalement, mais entreprit en loucedé une stratégie de conquête, doublant de volume en moins de quinze jours.
Une opération étant exclue. Trop risquée dans cette région du cerveau, Norbert nous expédia dans une autre. Une superbe clinique sous les palmiers et les palétuviers roses où rien n’empêchait de poursuivre les traitements en joignant l’utile à l’agréable. D’autant plus agréable que Béatrice liquidant d’un coup tous ces RTT s’installa dans ma chambre à deux lits en tant qu’infirmière attachée. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, un peu de sado-maso mettant du sel dans nos rapports.

Au bout d’un mois, les céphalées ayant totalement disparues, nous prîmes la décision en visio-conférence de cesser provisoirement le traitement en attendant mon rapatriement.

De retour dans le service, il fut procédé à un nouvel émincé et stupeur, pas une trace de mon hôte indésirable.

Ça arrive de temps en temps et aucune explication scientifique ne permet d’émettre une hypothèse.
« Moi M’sieur, moi, je sais, peut-être. Nous avons appris à nous connaître, à nous supporter. Puis nous nous sommes ignorés et à la fin, chacun est reparti, dans le tourbillon de la vie «. Une histoire d’amour toute bête entre mon cancer et moi.

Mais je suis un grand naïf, dixit Béatrice, qui n’a jamais mordu à mon histoire de petit pois.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte tout en finesse ^^ J'ai bien aimé :)
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Bruno Teyrac · il y a
Joyeux et divertissant ! Pas mal du tout, étant donné que le sujet a priori s'y prête peu...
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Loodmer · il y a
Tu as du remarquer que j'utilise souvent des sujets douloureux pour en rire
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Fred Panassac · il y a
L’humour carabin au service de la guérison et une tumeur qui cède aux charmes d’une infirmière entreprenante, voilà qui n’engendre pas la mélancolie. Si seulement c’était vrai !
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Loodmer · il y a
Si seulement !
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Emsie · il y a
Ce n'était rien qu'un petit pois... Mais il vous a donné une grande inspiration... Alors, vent debout contre cet "hôte indésirable" pulvérisé par un humour décoiffant :-)
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Christine Śmiejkowski · il y a
Ah si tous les cancers partaient de la même façon ...
Je pense notamment aux leucémies qui foudroient les petits bouts ...

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Geny Montel · il y a
Dire qu'après tant d'années de recherches on en est (presque) toujours au même point... Une belle leçon de vie abordée avec beaucoup d'humour !
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Elisabeth Marchand · il y a
"Il faut toujours avoir un petit pois chez soi"... enfin, peut-être pas!!... j'ai bien aimé le ton léger pour un sujet lourd...
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Rtt · il y a
Émotionnellement ébourrifant C'est du grand Loodmer
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Miraje · il y a
Un vrai Cassegrain, cette histoire miraculeuse ☺☺☺ !
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Loodmer · il y a
Sans compter l'émincé. Quelle cuisine !
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Brocéliande · il y a
Magnifique de dérision et de sublime tragique ...un amour de vivre jusqu'à l'au-delà, pas forcément ce qu'on dit mais ce qu'on sait ...ça m'a beaucoup touchée
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