Mon amour chéri

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De part et d'autre des tranchées, les soldats ne sont pas si différents… À travers ce moment de complicité inattendue, ce récit touchant nous

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Image de Printemps 2020

« À la guerre, il n’y a pas de gagnants, il n’y a que des perdants. »
Sir Arthur Neville Chamberlain

La bataille faisait rage depuis plusieurs jours déjà et la pluie, ponctuant la fin d’un hiver meurtrier, avait transformé nos tranchées en marigots boueux et traitres. Autour de nous, les obus ne cessaient de tomber à l’aveugle, faisant autant de dégâts chez l’ennemi que dans nos propres rangs.

C’était la nuit…

La pluie venait juste de s’arrêter, me permettant d’apercevoir dans la trouée des noirs nuages la lune, ronde et pâle comme l’œil d’un mort.

À vrai dire, je n’avais plus conscience du temps qui filait, je ne savais même pas depuis combien de jours nous étions ici à attendre que l’ennemi charge ou que l’on nous donne l’ordre de le faire.
Quelques fois, je pouvais entendre le grattement des rats qui cheminaient tout autour en quête de leur abjecte nourriture : les cadavres de mes infortunés compagnons d’armes, à demi enterrés dans les tranchées et laissés à pourrir sur place. Et pour les oreilles sensibles, il y avait aussi le râle des blessés et des mourants que nous n’avions pas eu le temps d’évacuer, un sinistre concert de lamentations ponctué par le bruit des détonations, celles des canons et celles, tout aussi désespérées, de mon cœur vacillant.

Rien d’autre.

Dans ce lent défilé d’horreur humaine teinté d’absurdité qu’était devenu mon quotidien, la mémoire était une chose cruelle. Je pensais sans arrêt à ma vie d’avant, surtout à ma femme, sa beauté et sa chaleur. Je pouvais presque entendre sa voix qui m’appelait, me susurrant à l’oreille ces mots que s’échangent les amoureux au coin du feu… Des mots qu’il ne faisait pas bon se rappeler dans un lieu comme celui-ci, où lever simplement la tête pour regarder le soleil pouvait signer votre arrêt de mort.
« Ma vie d’avant », ces mots sonnaient bizarrement dans mon esprit… Ici, loin de tout, rien de ce qui faisait de moi un homme n’avait de sens. Fierté, honneur, dignité, espoir… Bast ! L’espoir était un luxe que moi et les gars de mon régiment ne pouvions plus nous offrir. En fait, on avait même, pour la plupart, admis cette idée que nous, troufions de base, allions y rester. Ici, les moyens de se faire tuer ne manquant pas, la question était juste de savoir quand.

Et j’attendais… Casque rivé sur la tête, fusil enrayé à la main, trempé jusqu’aux os par cette boue omniprésente et transi par le froid. Mais avec un nez gelé, au moins, je ne sentais plus les odeurs de charnier.

Je crois bien que j’étais en train de fixer mes pieds lorsqu’il me tomba dessus. Je ne l’avais pas entendu arriver, trop occupé à remuer le couteau dans la plaie, à ressasser le passé… Lui avait dû glisser sur le rebord de ma tranchée et moi, tapi au fond de mon trou à attendre tel un veau à l’abattoir, je le reçus directement sur la caboche.

Passées quelques secondes de flottement, confus, il se releva en vitupérant dans une langue que même sonné, je n’eus aucun mal à reconnaître… un fritz ! Il attrapa son fusil et appuya sur la détente… rien, plus de balle ! Surpris par le miracle d’être encore vivant, je me jetai alors sur lui et nous entrâmes dans un violent corps à corps, crosse contre crosse, poing contre poing. Je n’avais plus qu’une pensée en tête : survivre. Je le rouais de coups et encaissais les siens. Tant que je pouvais ressentir cette douleur qu’il m’infligeait, cela signifiait que je n’étais pas encore mort.
Après plusieurs minutes d’un combat sans vainqueur, il me repoussa d’un coup de pied et j’atterris le cul dans la boue glacée… De dépit, je lui en envoyai une grosse poignée qu’il reçut sur la poitrine…
Le temps sembla se figer et soudain, tout aussi surprenant que cela pût être compte tenu du moment et de l’endroit, il se mit à rire… Moi aussi, frappé par ce son chaud et vibrant sorti tout droit d’une autre vie et aussi par le comique involontaire de la situation. Tandis que nous nous regardions l’un l’autre en reprenant le souffle que la bataille nous avait volé, des larmes de joie coulaient sur nos visages crasseux.

Toujours hilare, il me tendit un bras pour m’aider à me relever. Je n’hésitai qu’une poignée de secondes avant de le saisir et la chaleur de ce contact me fit comprendre que bien qu’étant l’ennemi, il n’était qu’un homme comme moi, pétri des mêmes doutes, des mêmes peurs. Un éclair zébra le ciel et pendant un court instant, je pus voir que nos yeux étaient du même bleu. Debout, côte à côte et couverts de boue, nous aurions pu passer pour des frères.

Déchirant l’air et la terre, il y eut alors une énorme explosion et le souffle de celle-ci le projeta sur moi. Tandis que j’étais écrasé au sol par son poids et la brutalité du choc, une violente douleur me déchira les entrailles… sa baïonnette. Un liquide chaud se mit à couler sur mon ventre. Je sentis qu’il me mettait quelque chose de doux dans la main droite avant de plaquer fortement celle-ci contre ma blessure… Il me murmura d’étranges mots dans sa langue à l’oreille, comme une prière. Ensuite, je ne me souviens plus de rien.

Je repris conscience dans un poste de soin loin derrière la ligne de front. Le médecin de garde m’expliqua que j’avais eu beaucoup de chance et que, grâce à Dieu, ma plaie n’était pas grave. L’obus n’était pas tombé très loin… Couché sur moi, il y avait un Allemand tué par les éclats.

Dans mon poing encore serré, je tenais un mouchoir de soie blanc maculé de terre et de sang où je pouvais malgré tout lire ces quelques mots brodés : « Meiner Geliebten Liebe ». Je ne les compris pas sur l’instant, mais je fondis pourtant en larmes.

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Henri Kottin · il y a
Je suis plein d'admiration. Bravo.
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Randolph · il y a
Je crois qu'il n'y eu aucun répit dans l'histoire des nations, et bien avant que les nations n'existent jusqu'à aujourd'hui, aucun répit dans les guerres. Celle que vous traitez ici, je suis loin d'être spécialiste, a en elle tellement de paradoxes qu'elle nous amène à réfléchir au-delà de la guerre elle-même. Votre texte le souligne très bien.
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François Paul · il y a
Un texte qui pourrait être un chapitre, avec tant de sobriété dans l'écriture, un livre est possible. Bravo.
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Eluyn Shandsen · il y a
Merci beaucoup, François... honnêtement, je ne sais pas encore ce que je vais en faire. Je ne me sens pas les reins suffisamment solides pour entreprendre l'écriture d'un roman pour le moment.
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François Paul · il y a
Ma réponse est dans votre messagerie.
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Lili Caudéran · il y a
Sincères félicitations.
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Eluyn Shandsen · il y a
Merci beaucoup, Lili.
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THIERRY VION · il y a
Au début on se dit " un texte de plus sur la guerre ". Pourtant vous savez nous donner envie de le lire jusqu'à la fin.....heureusement. BRAVO.
D'autant plus que finalement on a lu un MAGNIFIQUE texte.
Je n'ai pas aimé mais beaucoup plus ….. Et je le dis.

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Eluyn Shandsen · il y a
Un énorme merci à vous, Thierry... étrangement je ne sais jamais sur quoi je vais écrire avant de coucher la première ligne de texte sur mon logiciel de traitement de texte préféré. Mes enfants semblent tous adoptés, aucun d'eux ne me ressemblent vraiment, c'est pour dire !
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GERARD PERTUSA · il y a
Un très beau texte , Eluyn. Le fond comme la forme. Gérard
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Eluyn Shandsen · il y a
Merci beaucoup, Gérard, vos mots comme votre soutien.
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Lotfi Bahri · il y a
La guerre c'est atroce et pourtant on ne cesse de la provoquer comme si c'était inévitable. Merci pour ce récit qui incite à la réflexion... Mes encouragements !
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Eluyn Shandsen · il y a
Hélas, c'est toute l'histoire de notre Humanité. Pour autant, les conflits sont souvent révélateurs de ce qu'il y a de plus sombre en nous, comme de plus lumineux. Et il n'est pas rare de trouver des fleurs poussant dans un desert... merci beaucoup pour votre soutien, Lotfi.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Eluyn,
Aussi beau texte que peu l’être une description de la pire guerre. Si vous appréciez cette période, je serai ravi d’avoir votre ressenti sur mon texte traitant lui aussi des tranchées : Larmes de pétroles.
Mes salutations,

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Eluyn Shandsen · il y a
Merci beaucoup Daënor, pour votre soutien et vos compliments.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Très bel écrit plein de rebondissements, d'émotions, j'arrive un peu tard, mon vote, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix. Merci Elyun!
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Eluyn Shandsen · il y a
J'arrive tout aussi tard, Fabienne ! Merci à vous pour vos encouragements !
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Mireille Bosq · il y a
Compliments, cette guerre reste un inépuisable sujet de réflexion.
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Eluyn Shandsen · il y a
Plus que vrai ! Je suis persuadé que dans les plus sombres heures de cette guerre, il y a eu des instants d'une fulgurance lumineuse telle que peu s'en souviennent. De fugitifs moments d'humanité qui nous rappel que si le pire tapisse le fond de celle-ci, la rédemption n'est jamais loin. Un grand merci à vous pour votre soutien, Mireille.

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