Mon ami est un rat de bibliothèque

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Passionnée de livres et de littérature, je ne me lasse pas de m’émerveiller devant le prodige de créer tout un monde à partir des 27 lettres de l’alphabet. La force créative de l’écriture  [+]

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Le rat connaissait bien la bibliothèque. Les nuits il arpentait infatigable ses ruelles surplombées de façades aux couvertures polychromes. Son père lui avait appris à lire et cette découverte bouleversa sa vie. A travers les livres son esprit s’éveillait à la beauté du monde. Un jour un gros livre tomba sur son père et le tue. Heureusement il avait enseigné à son fils comment survivre dans ce monde de livres. Les premières années du jeune rat avaient été marquées par les joies du lecteur mais aussi par la solitude de l’orphelin.
La bibliothèque est un assez vieux bâtiment, peuplé des étagères remplies de livres du sol au plafond et de longues tables en cèdre entourées de chaises dont l’inconfort met à rude épreuve l’amour pour la lecture. Un escalier en pierre plonge dans le sous-sol où s’entassent des vieilles collections de revues, de journaux, des livres anciens exclus du prêt et toutes sortes de publications hors de circulation. Ici habite le rat.
Au fond de cette pièce il y a une grande armoire où somnolent des vieux livres, des ouvrages à la couverture dorée et marbrée, à la reliure en toile de peau de chèvre. Un jour, je décidai de nettoyer et mettre en peu d’ordre dans ce sous-sol. Après quelques heures de travail, je me trouvais couverte de toiles d’araignée de la tête aux pieds, lorsque je suis arrivée au fond de la pièce je fis une découverte qui me laissa sans voix : il y avait une montagne des cartons poussiéreux remplis de livres avec le tampon de la bibliothèque ! J’ai reconnu certains livres qui avaient disparu les années précédents. Il y avait de classiques, des beaux livres, des encyclopédies anciennes qui devaient couter une petite fortune ! On les avait crus volés par les lecteurs !
- Mais qu’est-ce que font ces livres ici ?
- Moi je sais, mais je ne te le dirai pas, c’est un vieux secret de famille !
Quoi ? C’est impossible quelqu’un venait de me parler ! Je découvre avec stupéfaction la provenance de la voix. Sur une petite table, un rat hissé sur ses pattes de derrière s’appuie sur une vieille machine à écrire.
Nous sommes devenus amis. Il m’a fait découvrir le bonheur de visiter la bibliothèque la nuit Après la fermeture, je restais cachée dans la cave, ensuite nous parcourions les salles plongées dans la pénombre. La nuit, je découvrais une autre face de la bibliothèque, je croisais dans les couloirs des fantômes du passé comme celui de Cervantès luttant contre des moulins à vent, celui de Proust écrivant sur son lit ou celui de Colette lisant à une table accompagnée par son chat noir.
Le rat et moi nous lisions à la lumière d’une lampe et plus d’une fois le jour nous découvrait endormis sur nos livres. Réveillés par le bruit de clés dans la serrure ou par la voix des employés, nous nous sauvions comme des enfants pris en faute. Le rat se mettait à l’abri dans sa tanière de papier pour continuer sa lecture de l’Histoire Naturelle de Plinio et moi je courais aux toilettes pour me refaire une beauté et entamer ma journée de travail.
Les jours où on ne lisait pas, on discutait des choses de la vie et des livres. Dans les livres je vis par procuration – me disait le rat - j’aurais pu me retirer et méditer dans quelque profonde caverne loin du bruit des foules ou partir en infatigable marcheur dans tous les coins du monde. J’aurais pu être soldat, poète ou paysan, mais j’ai préféré être un lecteur solitaire. Dans chaque roman je suis un personnage de mon choix et le temps d’une lecture je vis mes rêves.
La flamme de la bougie s’inclinait vers le visage ridé du rat, comme un épi sous le souffle d’un vent imaginaire.
- Les couloirs étroits, les odeurs de papier poussiéreux me sont familiers - continuait le rat - mais certaines nuits je rêve des grands espaces, des ruisseaux qui courent entre des racines juteuses, des bons grains de blé gorgés de soleil ou je me vois escaladant les branches rugueuses d’un noisetier.
Du haut des étagères Shakespeare, Dante, Dostoïevski... et mille autres nous observaient, nous écoutaient présents et lointains à la fois.
Un jour il me dit : Je connais presque tout sous les ciels et sur la terre grâce aux livres, mais il y a un endroit que je voudrais visiter. Je ferme les yeux, je vois les vagues qui se poursuivent inlassablement déferlant sur le sable, mais je n’arrive pas à m’imaginer leur son, décrit comme le « plus doux de tous les chants ».
- Je t’emmènerai connaitre cet endroit je lui dis, mais en échange tu me raconteras ton secret de famille.
- D’accord. On dit qu’un secret partagé est moins lourd à porter !
Le lendemain nous nous mettons en route pour la mer. Nous traversons la ville, laissant derrière les commerces qui viennent d’ouvrir dans le froid matinal. Le rat a les yeux grands ouverts pour ne perdre une miette des paysages qui défilent derrière la vitre. Lorsque nous arrivons à la mer est tard et le ciel est presque un tableau de Renoir.
Assis sur ses pattes arrière le rat regarde entre ses paupières mi-closes la grande étendue d’eau agitée par le vent. Il entend enfin le son indescriptible de la mer et le clapotis prolongé des vagues qui s’entrechoquent avant de disparaitre absorbées par le sable. Son petit corps gris, imbibé d’humidité marine, est pétrifié devant cette mer noire et âpre. Fasciné, il suit du regard un groupe serré de mouettes repoussées par les grandes giclées furieuses de la mer.
La nuit finit de tomber. La voix du rat se confond avec celle de la mer lorsqu’il me raconte le secret de ces livres cachés. Son père était cleptomane. Il volait des livres. Il avait honte de cette pulsion plus forte que lui. Je lui souris, pensant que moi aussi j’ai mes secrets.
Soudain le vieux rat retombe en enfance. Il court dans tous les sens. Tout attire son attention, les pierres de couleurs, les coquillages, le sable sculpté par le vent. Insensé le rat se lance dans la mer, je cours et le sauve de justesse d’être emporté par une grande vague. Le rat tremble, son ventre est gonflé d’eau salé, mais il exulte de joie.
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Virgo34 · il y a
Récit vif et plein amusant. j'ai aimé.
Mon Ombrecito est en finale de la Matinale. Il souhaiterait vous voir le soutenir. Merci pour lui.

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Keith Simmonds · il y a
Mon vote N0 2 pour cette histoire fascinante qui fait découvrir le monde à travers les livres! Bravo et bonne chance!