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Mon âme soeur

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Laura

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Petit, le conservatoire national de musique était mon terrain de jeux. Mon père y était gardien et dès la classe finit je m’empressais de rejoindre ce majestueux bâtiment. J’assistais cacher aux répétitions de musique, je connaissais toutes les cachettes du sous-sol au grenier, je gagnais quelques pièces en aidant en rangement des salles. Ce monument n’avait aucun secret pour moi. Mon père se désolait que je ne sois jamais accompagné d’amis, toujours seul le mercredi mais pour moi, mes seuls amis étaient les contrebasses, flûtes traversières, guitares, clavecins et tant d’autres instruments qui habitaient ce lieu.

Un mercredi après-midi, tandis que je me baladais au quatrième étage pour ranger de vieux pupitres cassés dans la réserve. J’entendis les notes de violon. Étonné, je m’arrêtais, le cours de violon avait lieu au deuxième étage et jamais le mercredi après-midi. Au quatrième étage, il n’y avait que des bureaux, vides le mercredi. La mélodie était magnifique et la personne qui jouait très douée. Je m’assis dos à la porte pour écouter, laissant mes vieux pupitres dans le couloir. La musique m’emporta et me berça. Je m’assoupis. Lorsque je me réveillais, il faisait nuit. J’ouvris la porte de la salle, elle était vide. Rien ne laissait penser qu’une personne y avait joué cette après-midi.

Le mercredi suivant, j’étais de nouveau dans le couloir du quatrième étage, quand j’entendis le bruit du violon. Cette fois-ci je décidais d’entrer dans la pièce et là quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une fille d’une dizaine d’année comme moi. A la première vue, j’en fus épris. Je ne pouvais détourner mon regard d’elle. Elle vivait ce qu’elle jouait. J’étais sous le charme. Quand elle s’arrêta de jouer, elle remarqua ma présence et me sourit. Elle rangea son violon. Trop timide, je n’osai pas l’aborder et parti avant elle. Il me fallut plusieurs mercredis avant que je n’ose l’aborder. Elle s’appelait Amandine. A partir de ce jour, j’attendais le mercredi avec impatience. Je l’écoutais pendant qu’elle s’entrainait, ce qui était étonnant c’est qu’elle jouait toujours le même morceau, puis nous discutions. Je lui racontais l’école, mes rêves, les cachettes du conservatoire. Elle ne voulait jamais sortir de cette pièce et partait toujours avant moi.

Un mercredi impatient de la retrouver pour lui présenter mon nouvel ami, c’était mon anniversaire et mon père m’avait offert un chiot. Je l’avais nommé « Do » comme la note finale du morceau d’Amandine. J’avais aussi monté du gâteau pour que nous le partagions. Le couloir était étrangement calme, aucun son ne se faisait entendre. J’ouvris la porte, il n’y avait personne. Je me mis qu’Amandine devait être en retard. J’attendis. A la tombée de la nuit, je me fis une raison et redescendit, triste. Mes parts de gâteau toujours dans la main et Do sur mes pas. Je partis m’enfermer dans ma chambre.

Les mercredis qui suivirent, Amandine n’était pas là non plus. Je l’attendais des heures et redescendait triste. Mon père me voyant dans cet état s’inquiéta. Je me décidais à lui parler d’Amandine. Il n’avait jamais entendu parler de cette petite fille mais m’incita à passer aux inscriptions, peut-être trouverais-je une adresse pour la contacter. Ce que je fis. Mais rien, il n’y avait aucune Amandine inscrite au conservatoire. Je fis tous les cours de musique, de solfège, rien. Je demandais aux autres élèves de mon âge mais personne ne la connaissait. J’avais perdu ma seule amie et je n’avais même pas eu l’occasion de lui faire part de mes sentiments. Abattu, je ne mangeais plus, n’avais plus le goût pour rien même Do ne comblait pas mon chagrin. Avec toute cette tristesse, je tombais malade et ne quittais plus mon lit. Une nuit, alors que je divaguais, je sentis une présence dans ma chambre. J’ouvris les yeux. Amandine était assise sur mon lit. Elle me regarda, me sourit. Je n’arrivais pas à y croire. Elle me dit : « Je reviendrais, ne m’oublie pas ». Elle déposa un baiser sur ma joue et disparut. Le lendemain, j’allais mieux.

Cela fait maintenant soixante ans que tous les mercredis après-midi, je passe au quatrième étage pour écouter si les notes de violon sont revenues. J’ai repris le poste de gardien de mon père et je n’ai jamais quitté le conservatoire. Toujours accompagné de mon chien, je garde ce bâtiment. J’ai tenu ma promesse et n’ai jamais oublié Amandine. Aujourd’hui, je me fais vieux et je ne sais pas si je pourrais l’attendre encore longtemps.

Assoupi dans mon fauteuil, je suis réveillé par des notes qui me sont familières. Je me lève et guidé par ces dernières je sors de ma loge. Le bâtiment est vide, tout le monde est parti et il n’y a pas de représentation ce soir. A tâtons, mon chien sur mes talons, je poursuis mon chemin et me retrouve au quatrième étage dans le bureau où j’ai rencontré Amandine. Elle est là, à jouer. La même qu’il y a soixante ans, elle n’a pas changé. Elle s’arrête de jouer, me sourit. Elle pose son instrument et s’approche vers moi. Elle m’embrasse et prend ma main. Ensemble, nous nous dirigeons vers la fenêtre. Elle l’ouvre. Nous montons sur le bord et nous sautons dans le vide, nos mains toujours liées. Et là je redeviens le petit garçon fou amoureux de sa Amandine. Elle est revenue, je suis heureux.

Presse du lendemain : Le corps du gardien du conservatoire national de musique a été retrouvé sur le parvis. Il aurait sauté du quatrième étage.

PRIX

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Mireille.bosq · il y a
Jusqu'au boutisme des grandes amours! Mais s'il fallait ça pour la rejoindre pourquoi pas? +5 Demain la finale, si vous aviez le temps, moi, c'est:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/palimpseste-3

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Vinvin · il y a
Encore une victime d'un amour furtif.
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Utilisateur désactivé · il y a
Émouvante histoire un peu trop longue sur le fin peut-être. Je connais bien aussi le charme des conservatoires de musique! Mes votes.
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Laura · il y a
Merci!
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Monique Feougier · il y a
Jolie plume et belle histoire d'amour que vous pouvez écourter. La fin peut être sublimée en laissant au lecteur la liberté de la dernière image...ceci n'est que mon propre ressenti, il n'a pas d'autre valeur. Bravo à vous
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Laura · il y a
Merci beaucoup!
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Julia Chevalier · il y a
Très beau texte avec beaucoup d’émotions. Si je peux me permettre une petite remarque, le tout dernier paragraphe est de trop. On se doute bien qu’il s’est tué en se défenestrant. Et puis ça casse toute la poésie de votre texte. J’aurais terminé par « Elle est revenue, je suis heureux » Mais c’est un avis personnel. Mes voix
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Laura · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire et votre avis. Je le prends en compte pour les prochains textes, vous n'êtes pas la seule à m'avoir cette remarque sur le dernier paragraphe. Merci pour vos voix
Bonne soirée

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SakimaRomane · il y a
Un texte émouvant et bien écrit :)
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Laura · il y a
Merci!
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour cette étrange histoire avec une chute qui en est bien une!
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Laura · il y a
Merci!
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Ginette Vijaya · il y a
Tendre, troublant, envoûtant, vous nous jouez une étrange musique qui se laisse écouter les yeux fermés. .
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Laura · il y a
Merci!
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Dimaria Gbénou · il y a
Le Conservatoire m'a fait penser à cet arrêt rendu en 1951 par le Conseil d'Etat, fondement du principe d'égalité (juste une parenthèse).
J'apprécie énormément le texte. La clarté des mots. Mais triste est la fin avec la mort de ce gardien, père de ce personnage.

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