Mon âme elle flambe pas

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Petit diablotin, qu’on m’appelait quand j’étais gamin. Diablotin turbulent et grossier, tornade d’énergie, esprit en ébullition. Il parait que dans la vie on prend la place que les autres nous donnent. Certainement que les blagues de mes camarades de lycée sur ma cruauté ont construit l’homme que je suis aujourd’hui. Petit diablotin, mets la table. Petit Diablotin, viens dire bonjour aux invités. Et puis quand j’étais en tort, c’était Hugo, espèce de merde, Hugo, connard de mes deux, je vais t’en foutre une que tu vas pas t’en relever et t’essuieras ton sang tout seul. Les insultes, elles m’ont jamais blessé. Les coups, ils ont juste rendu ma peau plus dure. À force de manger le sol on prend goût au carrelage. Qu’ils me battent, qu’ils crient. J’en ai rien à faire.

Il parait que la haine ça s’entretient. Ma haine a la résistance d’un cactus, et ici, en Californie, le soleil il brille toute la journée. Il brille tellement que sans lunettes de soleil tes rétines elles fondent et tu goûtes le joli bleu de tes yeux directement sur tes lèvres. La haine, je l’ai toujours eue. Les autres, ça les faisait bien rire de voir ma colère irrépressible. Mes poings sur les murs que j’étais encore en rogne. Une colère si forte et si dévastatrice que quand je l’ai dépassé en taille j’ai foutu une avoine à mon père, un truc si sale qu’il s’est ouvert l’arcade contre la table basse avec la force de l’impact. Je peux vous dire qu’il me traitait plus de ses petits noms après ça. Il m’a dit tu prends ta valise et tu te barres.

La rue moi ça m’a jamais trop botté. J’étais pas si vilain garçon et la haine ça attire les filles. Alors j’ai intéressé la gent féminine et j’ai eu un toit. Une coloc de meufs. Elles me voulaient toutes dans leur lit, et comme j’ai toujours dit non elles étaient encore plus ferventes dans leurs demandes. Et puis j’en ai cogné une, presque sans le vouloir. Faut pas me faire boire, à moi aussi. La bibine ça rend plus soi-même que quoi que ce soit d’autre. Et moi je suis mauvais. Elle a rien dit. Le silence est roi dans le palais de l’humiliation.

Mais ça c’était il y a bien longtemps. Depuis, j’en ai trouvé une, de gonzesse. Pas trop chiante, sans trop de chichis ni de blablas. Une gamine sous-alimentée, silencieuse, carrément persécutée. J’ai pas envie de frapper les victimes. Ça chiale trop. Elle avait dû s’en prendre des pas mal, gamine, et moi je trouve que c’est pas loyal de cogner ses semblables. J’ai jamais eu le culot de lui pondre un gosse, par contre. Les gamins j’me connais j’aurais pas pu me retenir.

T’as pas d’âme, qu’on me dit tout le temps. T’es un monstre. Pourtant, les monstres ça a une âme, et une bien volumineuse et bruyante. Tout le monde a une âme. Je dis juste qu’elles brûlent pas toutes à la même température. Les âmes des gens de partout elles flambent comme une saucisse sur un barbecue, et tout le monde le sait que c’est pour ça qu’ils ont mal. Ta meuf te plaque et tu veux te foutre en l’air. Ta mère crève et tu tiens le lit pendant un mois. À trop s’attacher les autres ils se détruisent.

Moi j’en ai une d’âme. Mais elle flambe pas.

Après je vais être honnête, j’ai bien déconné. Moi et la boisson c’est vraiment pas bon mélange. Jeudi soir, ruelle vide, pleine lune, nuit glaciale. Je rentrais du travail où y avait eu un pot de départ pour Brigitte de la putain de compta et je peux pas la saquer cette connasse. Pleine lune, je vous dis ! Le spot accroché au ciel, qui éclaire la misérable pièce de théâtre des gens occupés. Je sais même plus ce qu’il a dit, le type, mais il a craché presque sur ma chaussure. Aussi pinté que moi, je l’avoue. Il titubait comme ces troufions sur les tapis rouges qui marchent en croisant tellement les jambes qu’ils vont se faire une crampe aux couilles. Et puis il a levé les yeux vers moi. Vas-y, qu’ils disaient ses yeux. Ose. Bordel que j’ai osé.

D’abord y a eu le bruit de son nez qui se brise sous mes phalanges. Après y a eu le bruit de son crâne qui frappe contre le bord du trottoir. Il saignait de partout, on aurait dit qu’il avait ses règles par le nez et un peu les oreilles et puis la cervelle. Je me suis baissé. Presque à cheval sur lui. Y avait personne, dans cette foutue rue. J’aurais pu le violer que personne aurait accouru. Mais le sexe c’est pas mon truc.

Je sais quel effet font mes yeux. C’est déstabilisant, deux yeux de couleurs différentes. Le gauche il est brun très sombre, presque noir, très condensé, et le droit il est d’un bleu si clair que les gens croient que l’iris est blanc. Vous savez ce que ça fait d’avoir le nez et le crâne en bouillie, trois grammes dans le sang, et de voir une bête enragée penchée sur vous avec un œil noir et un œil blanc ? On m’a toujours dit qu’ils me donnaient l’air fou. C’est là qu’ils ont faux. Je suis pas fou. Je suis tellement lucide que ça me rend dingue. Toutes ces histoires de procréation et de vie ordinaire et de mort médiocre ça me donne la gerbe. La vie elle m’a donné la rage. Y a des gens qui l’ont aussi, cette rage, mais un jour quelque chose a irrémédiablement percé leur égo qui s’est dégonflé comme un ballon de fête foraine et ils passent le restant de leurs jours aussi vides que ces boules de Noël en verre si fragiles et ils se trainent dans leurs propres tombes en se tirant une balle dans la cervelle à même pas trente ans.

Alors vous pensez bien que le type il a flippé. J’étais bavard, gamin, mais les torgnoles ça rend la langue plus paresseuse, et maintenant adulte j’en pipe pas des masses. J’ai rien dit, là, sur lui, mes yeux dans les siens. Il a eu un réflexe de survie (et c’est pas tout le monde !) et il a sorti un couteau ridicule, un machin dont on se serre pour tailler des petits bouts de bois pour en faire des figurines grotesques. Qu’est-ce qu’il a voulu faire, exactement ? J’ai vite récupéré le couteau et je l’ai pressé dans son cou, dans le sens de sa carotide. Il était tellement terrifié l’animal qu’elle gonflait sans s’arrêter, la veine. Et puis j’ai souri. Il s’est pissé dessus.

Me tuez pas... Me tuez pas, monsieur, qu’il bégayait. J’en avais bougrement envie. Je voyais déjà son crâne ouvert et mes mains dans sa cervelle pour en faire des petites boules comme si c’était de la pâte à modeler. Bouge pas, que je lui ai dit, ou je te plante. Le pauvre, s’il savait, c’était la fin, ce trottoir, ce lit de sang, c’était son tout nouveau cercueil. Je l’ai même pas décidé, c’était acquis. Ça allait être moi, ma personne, mes mains, ma lame dans son corps, sa mortalité, son cou tressautant. J’ai fait durer le moment.

Mon âme elle flambe pas. Je m’en fous pas mal des autres. Mon âme elle a atteint les températures négatives le jour où mon père a failli me buter en me balançant dans l’escalier de la maison où j’ai grandi. Ce jour-là mon âme elle a gelé. J’en suis presque heureux.

Le type a quasiment pas fait de bruit alors que la lame s’enfonçait dans son cou, d’un mouvement précis, comme j’ai vu mon grand-père éventrer les poissons dans mon enfance. Un grand coup pour rentrer, et puis on tire vers le haut ou vers le bas, en fonction de sa préférence. Il a saigné comme un dingue, le connard. J’en avais partout. J’en ai eu plein le visage, plein les mains, plein la bouche. Le sang des autres il a pas un goût si différent de son propre sang.

Je l’ai laissé là, le type. Il a mis des plombes à mourir, comme s’il pensait que sur cette Terre il avait de bonnes choses auxquelles se raccrocher. Il a dit des noms, peut-être au hasard, peut-être que c’était sa femme et ses gosses. Et puis sa bouche s’est remplie de sang et j’ai plus rien compris. La mort est laide et déformante. Mais franchement, je pense pas qu’elle soit si douloureuse que ça. Après tout, crever c’est exceptionnel. Ça arrive qu’une fois. Faut en profiter.

 

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Anne-Marie Menras · il y a
On a vraiment l'impression de lire du San Antonio ou un héros de la Série Noire. Le langage du personnage qui fait penser à Bérurier, sans doute, le cynisme brut de décoffrage en plus.
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Françoise Desvigne · il y a
Félicitations Charlie :-)
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Keith Simmonds · il y a
Mes félicitations pour ce macaron, Charlie ! Bonne continuation!
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JAC B · il y a
Félicitations pour ce macaron Charlie!
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Fred Panassac · il y a
Le personnage est toujours aussi horrible, et l’auteur, talentueux !
Mon nouveau soutien en finale !

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Valdemar Belloc · il y a
Vous risquez pas d'être l'auteur le plus populaire du coin avec des sujets pareils, mais il y a de la vérité dans tout ça -- certes noire, mais c'était la règle, et à ce jeu vous êtes selon moi vainqueur, note technique et note artistique.
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Valdemar Belloc · il y a
Un texte évidemment désagréable, on ne peut pas aimer cette pourriture que vous mettez en scène, et pourtant vous créez l'empathie. Votre écriture rend vivante et chaude cette glaciation intérieure du personnage. Bravo pour le détournement de la consigne d'écriture. Je vais aller voir les autres textes, mais là je suis tenté de vous donner le maximum.
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Cristo R · il y a
Je renouvelle mes voix sans hésiter ***** et je poursuis la même course dans le peloton avec Sans Noël.

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