Moment de solitude

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Plutôt touche à tout, j'ai été journaliste, enseignante, directrice de café-théâtre, galerie d'art, engagée dans différentes associations culturelles. Toujours attirée par les arts en  [+]

Le jour se lève. Les arbres se dessinent graduellement .Entre les fûts élancés des cèdres, j'entrevois le miroitement nacré du fjord à peine éclairé sous la brume mauve des lointains vaporeux. Pour le moment, en tendant l'oreille, je perçois les bruits des bêtes de la nature.
De plus en plus distinctement, j'entends le crissement des insectes, un geai qui s'égosille dans une futaie proche, un couple de ramiers roucoulant, des aboiements plus reculés. Il est trop tôt pour des sons humains. Je sens l'odeur intense de la terre du sous-bois tapissé de fougères et de mousses variées. Je suis déconcerté.
Je réalise que je suis immobile, allongé sur le sol dur et frais, en pleine nature.
Des images me reviennent peu à peu. Un aéroport. L'atterrissage à Anchorage. La route est longue dans le train qui m'amène jusqu'à la forêt nationale.
Pourquoi suis-je dans ce pays ? Que suis-je venu y faire ? Par quel concours de circonstances ? Je suis désemparé.
Je sens confusément que ce n'est pas mon univers habituel, mon environnement naturel.
Puis, je revois les prairies verdoyantes et riantes où je courais enfant sur les contreforts pyrénéens. J'entends la voix de ma mère qui m'appelle.
Lentement, d'autres images remontent dans ma mémoire, plus récentes celles-là.
Je viens de perdre mon travail et je surfe sur le web pour meubler mon oisiveté. Je tombe sur une publicité proposant un emploi rude mais bien payé en Alaska. Je me souviens de mon enthousiasme quand je reçois le mail de l'acceptation de ma candidature.
Je ne laisse rien derrière moi. Plus de famille, plus d'amour et si peu d'amis. Personne pour me retenir. Il n'y a plus de « nous » depuis longtemps.
Désormais je fais partie d'une équipe de bûcherons. J'ai rapidement adopté la chaude tenue à carreaux nécessaire sous ce climat rigoureux. D'une main, je serre ma chemise autour de mon corps mais, en ce moment, le froid me pénètre quand même.
Comme moi, les autres travailleurs sont costauds et puissants. C'est ce qu'il faut pour ce travail harassant, physique et parfois dangereux. Même si on n'est pas musclé en arrivant, on le devient très vite. Ceux qui ne s'habituent pas aux exigences du métier ne restent pas longtemps.Nous parlons peu. Nous nous ressemblons, et pourtant nous venons de divers pays ; chacun a une histoire particulière qu'il ne souhaite pas souvent partager avec les autres. Discrétion ou fatigue ? Méfiance ou lassitude du genre humain ? Indépendance ou désinvolture ?
Le soir, je rentre dans ma cabane et je m'écroule sur le lit . Une table et un banc de bois se réchauffent devant la cheminée, élément vital qui anime la solitude. Ici, rares sont les moments où les contacts avec la civilisation sont possibles. C'est un retour à une vie simple. Avant, je pensais que simplicité rimait avec liberté. Maintenant, en suis-je toujours si sûr ? Mes certitudes ont été balayées par l'action, relativisées par la rude réalité, laissant place à de multiples questionnements. Je suis désabusé.
J'aime la sauvagerie qui m'entoure, l'ampleur de l'espace. Tout est grand ici : les arbres, les distances, les lacs. Tout le monde peut y trouver sa place et s'épanouir loin des rumeurs et des mauvaises langues. Voilà qui me change de la petite ville gasconne, provinciale, où les cheminées d'usines déversent un poison qui entrave la respiration et souille l'eau que l'on boit, et où les relations humaines sont mesquines sinon inexistantes.
J'essaie de changer de place, mais je ne suis plus capable de remuer, de mouvoir ne serait-ce qu'un membre. Les oiseaux du matin s'élèvent en saluant le jour. Je reconnais le vrombissement des coups d'ailes rapides et vigoureux de la gélinotte, à l'aube, comme une promesse de printemps.
Dans ma tête résonnent quelques lignes lues du temps de mon adolescence :
« Le moineau pépie et bat des ailes, qui claquent contre les barreaux en fer. « Oui, petit oiseau » L'oiseau dessine des volutes dans les airs. Il tourne et descend en piqué au-dessus de sa tête pour aller se poser sur une branche basse. Un instant plus tard, il se met à chanter. »
Cet hymne à la liberté me séduit toujours autant. Je voudrais, comme l'oiseau, pouvoir dessiner des volutes mais il me manque la force de me lever. J'essaie encore mais ne peux point. Je commence à comprendre que je ne pourrai plus lutter. Je sens que le flux de la vie m'échappe. Je le ressens d'autant plus que resurgissent des souvenirs lointains, des chansons qui ont bercé mon enfance, qui ont fait de moi celui que je suis. Je repense à ces jours où, collégien, j'attendais avec impatience l'année de mes dix-huit ans synonyme, à mes yeux, d'âge adulte et donc de liberté. Je me berçais d'illusions ; des illusions alimentées et conditionnées par mon environnement matériel et culturel. Je ne l'ai compris que bien plus tard. Est-ce cette quête de liberté qui a mis un frein à mes relations avec les autres ? Avec les femmes surtout, m'empêchant de fonder un foyer ? Est-ce pour atteindre cette liberté que j'ai refusé toutes sortes d'attaches ? Qui pourrait dire si j'ai eu raison ou tort? Aurais-je pu prendre une autre voie? Est-ce bien mon libre-arbitre qui m'a guidé ? A-t-on jamais la liberté de choisir ?
Mon dernier choix m'a amené ici. Je suis résigné.
Et je sens que je me délite dans le sol gelé, et que je meurs sur cette terre étrangère. Seul.
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Nouhou Saidou · il y a
Joli récit j'aime