Moïse

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Ecrire, c’est un peu comme transposer mes rêves sur le papier, quelques mots pour délivrer mes pensées. Mes professeurs disaient de moi que je papillonnais, que j’avais la tête ailleurs, dans  [+]

Que se passe-t-il ?
...
Que s’est-t-il passé ?
...
J’entends des voix. Des cris. Je n’arrive pas à comprendre les paroles.
...
Hé les copains, vous êtes où ?
...
Raoul, Habib, Kévin, où êtes-vous ?
...
Je suis au sol. Face contre terre. Je sens couler un liquide le long de ma joue. Je suffoque. Mon visage, ma bouche, mes narines baignent dans un truc chaud et poisseux. Je crois que je saigne. J’ai froid. Je frissonne. Qu’est-ce que j’ai ?
...
Je sens mon cœur me soulever du sol, comme s’il voulait sortir de ma poitrine. J’ai peur. Je vais mourir ?
...
On me serre la main. Que me veulent-ils ?
...
Ça y est, ça me revient. Je ne voulais pas. Il y avait quelque chose au fond de moi qui me retenait d’y aller, qui me disait :  « fais gaffe mon gars », c’est vraiment un truc de ouf,  leur machin. Seulement je n’ai pas osé leur dire non... D’ailleurs, c’était impossible de refuser. Je n’avais pas le choix. Alors j’y suis allé. Je n’aurais pas dû. Maintenant c’est trop tard. Me voilà dans de beaux de draps. Putain qu’est-ce que va dire mon père ? Il va me mettre une espèce de branlée quand je vais rentrer. Ouais, il n’est pas commode mon père...
Hé les copains, il faut me sortir de là. Ce n’est pas possible, ma vie ne peut pas s’arrêter ici. Sur un morceau de route. 14 ans, ce n’est pas un âge pour mourir. C’est trop jeune. Non ?
Moi qui pensais que rien ne pouvait nous arriver. On disait même que rien ni personne ne pouvait nous séparer. Ensemble nous étions trop « puissants ». Pourtant je sens pour la première fois que je vais vous quitter, que demain je ne pourrai plus voir vos visages... Que la mort m’aura éloigné de vous. Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Une heure, quelques minutes ? Moins ? Je ne sais pas. J’ai peur. Ça y est, ça me reprend... Mon cœur s’emballe.
Il faut que j’arrive à me calmer. A penser à autre chose. « Mum », ma petite maman, je pense à toi. J’ai envie de sentir ta chaleur tout contre moi. Une dernière fois. Cette chaleur qui m’a si souvent consolé. Cette chaleur qui a calmé mes douleurs, chagrins, peurs. Celle que nulle autre chaleur ne peut remplacer. Ma petite maman, j’ai envie que tu sois là. Que tu me serres fort contre ta poitrine. C’est de toi dont j’ai besoin. Viens vite !
Ce matin j’ai quitté la maison alors que tu m’avais demandé d’y rester. Je ne t’ai pas écoutée. J’espère que tu ne m’en veux pas. Pleure pas, tu sais très bien que c’est plus fort que moi. Mes copains, la rue, c’est ma vie !

Il y a d’abord Habib. C’est le comique de la classe, l’amuseur de galerie. Il n’y a pas mieux que lui pour faire craquer un prof. Qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! Je me rappelle quand Madame Lacombe l’a viré et qu’il est passé par la fenêtre en criant à la mort. Elle a eu une frousse la vieille ! D’ailleurs, elle ne s’en est jamais remise car on ne l’a plus jamais revue. Certainement à l’HP... Lui à qui ses parents promettent à chaque bêtise le retour au pays. La menace de l’Afrique ! Est-ce si terrible là-bas ? Je ne lui ai jamais posé la question... Je le regrette. « Négro », c’est comme ça qu’on l’a baptisé. J’espère qu’il ne m’en veut pas de l’appeler ainsi. Bah, lui il sait bien que c’est pour rire. D’ailleurs, il ne l’a jamais mal pris. Au contraire, il joue toujours à faire le singe. Ouais, il fait marrer toute la classe. Quand même, j’aimerais bien qu’il soit là pour me dire qu’il ne m’en veut pas. J’ai besoin qu’il me le dise. Qu’il me rassure. D’abord, c’est notre truc à nous, et ça, personne d’autre que nous ne peut le comprendre. C’est notre monde. Celui de notre classe.

Kévin, lui, c’est le  « beau gosse » de l’équipe. Il a un style inimitable. Un style bien à lui. A l’italienne. Un regard plein d’assurance, de ceux qui ne doutent pas et qui ne baissent jamais les yeux. Un humour décapant et toujours en avance sur la mode avec ses fringues. Un vrai playboy. Son truc à lui, c’est de sortir des vestiaires de gym  torse nu, devant les gadgies de la classe. Elles en sont toutes « baba» de Kévin. Elles ne disent rien mais ça se voit trop dans leurs yeux. Moi je suis carrément admiratif. J’aimerais bien en faire autant, mais avec ma petite bouée je serais franchement ridicule... Heureusement, Kévin n’est pas rat. Il est même plutôt partageur. Un vrai pote ! Il n’y a pas mieux que lui pour vous arranger un coup avec une copine. Sa méthode est simple, mais infaillible : vanter auprès d’une fille les mérites du copain et lorsqu’il sent qu’elle est mûre, il suffit qu’il lui demande de sortir avec moi. Vraiment un chouette pote ! C’est d’ailleurs grâce à lui que j’ai connu Lucie.

Le troisième, c’est Raoul, un malade mental. Un vrai psychopathe. Lui, il a toujours aimé les jeux dangereux. Les jeux entre la vie et la mort. Je regrette déjà ses petites inventions explosives. Il faut quand même le faire ! Inventer une bombe artisanale avec un simple tube de colle ! Sacré Raoul ! Avec lui les profs, ils ont vraiment la trouille ! Un élève dangereux le p’tit Raoul. C’est comme ça qu’ils le qualifient. Ingénieux, mais dangereux.
C’est vrai qu’il faut être un peu fou pour le suivre... Pour provoquer la mort... Mais nous elle nous fait pas peur la mort. Nous sommes jeunes. Nous avons la vie devant nous. Alors un jeu de plus ou de moins... Et d’abord si Moïse est arrivé à écarter la mer rouge, pourquoi nous, on n’arriverait pas à stopper quelques voitures ? C’est d’ailleurs le nom que nous lui avons donné à notre jeu : Moïse .

Raoul nous a dit, « c’est facile, il suffit de fermer les yeux et de traverser la route ». Pour nous montrer l’exemple, il a été le premier à le faire. Ensuite, c’est devenu un véritable défi entre nous. Celui qui ne se risquait pas, c’était une tapette. Moi je voulais être un homme...

J’y suis presque arrivé, hein les copains ?
...
Je suis un homme ?
...
Pas une tapette ?
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