moins quinze

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Qui suis-je? Soixante six printemps, ex-prof, des dizaines et des dizaines de textes au compteur, des nouvelles courtes et moins courtes, des poèmes, une insatiable envie d'écrire depuis longtemps  [+]

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En ce mois de décembre, où la nuit prend le pouvoir sur le jour, la station de Chamonix bruissait d’activité. Noël était en point de mire, suivi peu de soirées après par la saint Sylvestre. La neige était fidèle au rendez-vous, coiffant de blanc les sapins noirs, assourdissant bien des sons qui se muaient en murmures. Dans la rue principale toute enguirlandée et brillant d’au moins mille feux, Paccard se hâtait avec Palmat vers la gare de départ du Montenvers, par la rue Helbronner. Le petit train à crémaillère grimpait ses huit cent mètres de dénivelée, sur cinq kilomètres, à toute allure, soit vingt à l’heure. En plein hiver, les départs n’étaient pas fréquents, il ne fallait pas le rater. Les deux guides se connaissaient peu, Palmat étant arrivé récemment dans la vallée en provenance de l’Alpe D’Huez, alors que Paccard tutoyait les sommets entourant Chamonix depuis plusieurs années.
Après trois quarts d’heure de grimpée, le train s’arrêta, à mille neuf cent mètres d’altitude. Bien qu’il le connût par cœur, le spectacle s’offrant aux yeux de Paccard était toujours aussi fabuleux. Majestueux fleuve immobile, la mer de glace serpentait entre l’aiguille du Dru et l’aiguille Verte, avec les Grandes Jorasses en toile de fond. Une coulée grise, sale, fracturée par des séracs dont on ne devinait pas le terme. Sous la couche de surface, entrainant les roches arrachées à la montagne, une glace immaculée se dissimulait, aux reflets bleutés. Rien ne se voyait, mais ce glacier avançait, bien sûr très lentement, entrainé par son propre poids. Depuis la gare, un escalier descendait sur la surface chaotique de la mer de glace. L’après-midi venait à peine de commencer, mais déjà les ombres des montagnes environnantes s’allongeaient.
Enfin arrivés, Palmat ouvrit la porte pleine qui donnait accès au tunnel sous la glace. Le site était absolument désert, la grotte de glace étant fermée au public en hiver. Les parois du tunnel étaient féériques, telles un verre aux reflets bleus, réfléchissant et déformant les visiteurs. Il menait à une grande salle, qu’il fallait retailler chaque année, au milieu de laquelle trônait une table ronde toute en glace. De là partait un petit couloir en travaux, barré de deux pioches, qui ne menait encore nulle part.
Paccard, qui se guidait grâce au faisceau blafard de son portable professionnel, ayant laissé son téléphone personnel bien au chaud, dans une poche de sa parka, remonta son col de fourrure au maximum. Il était vêtu chaudement, bonnet, anorak polaire, moufles, pantalon doublé, bottes fourrées, mais ressentait malgré tout la température franchement négative de la grotte, qui devait frôler les moins quinze.
Palmat, qui avait aussi allumé une torche dont la lumière blanche se réverbérait sur les parois, dégagea les deux pioches et fit signe à Paccard de le suivre. En bas, à Chamonix, il lui avait promis une découverte sensationnelle, ce qui avait allumé la curiosité du guide.
Parvenus au bout du couloir, Paccard se figea de stupeur. Prisonnier dans la glace, un visage aux yeux exorbités le fixait, la bouche ouverte dans un ultime appel au secours, la main droite dégantée et ouverte, comme si elle montrait quelque chose.
-Tu le reconnais ? Siffla Palmat, d’un ton privé de toute bienveillance.
Evidemment qu’il l’avait reconnu. Ce visage le hantait depuis plusieurs années. Il avait emmené ce jeune homme en course, vers le Plan de l’Aiguille. Une balade facile. De là, ils avaient rallié la mer de glace pour redescendre vers Chamonix par le Montenvers. Mais le jeune homme avait voulu faire un détour par le glacier, alors que le jour faiblissait. Cette année-là, l’automne était en avance, un automne gris, pluvieux, rendant tous les sols glissants. Et, non-encordé, il avait été avalé par une crevasse. Et avait disparu, en hurlant. Ne le voyant plus et ne l’entendant plus, Paccard avait tenté d’appeler les secours, mais son portable était déchargé. Il était alors redescendu à Chamonix, pour enfin prévenir les secouristes. Mais une idée affreuse l’avait empoigné. Il n’avait pas enregistré la course au bureau des guides. En laissant son client s’aventurer sur le glacier, il avait commis une lourde faute. Et s’il ne disait rien ? Des milliers de personnes disparaissent chaque année, qui ne sont pas toutes retrouvées. Sa réputation serait préservée. Et cet écervelé résidait seul à Chamonix, où il venait d’arriver.
Alors il avait franchi le pas.
Il n’avait rien dit.
-Il s’appelait Michel. Mon fils unique, que j’ai enfin retrouvé. J’avais participé aux recherches, en vain. Toi aussi, d’ailleurs. Et hier, en creusant ce tunnel... Ton nom figurait sur son petit carnet noir qui ne le quittait jamais.
Paccard frissonna, mais pas de froid, alors que le guide brandissait ce maudit carnet.
-Ecoute, Palmat, je l’ai vu disparaitre dans ce sérac, je lui ai lancé une corde, mais il était trop tard.
-Mais tu n’as pas prévenu les secours, n’est-ce pas ? Je sais pourquoi.
-J’ai failli le faire, mais...
-Tu l’as poussé !
-Quoi ?
-Tu l’as poussé, parce que mon fils allait être choisi pour occuper le poste que ton fils à toi convoitait. Un petit coup de pousse au destin...
-Mais c’est complètement faux ! Tu es givré !
-C’est complètement vrai, et tu vas payer pour ton crime !
A ce moment, un craquement sinistre retentit, loin derrière eux, et le sol tangua un peu. Puis plus rien.
Le visage cramoisi par la rage, Palmat se jeta sur Paccard, un piolet à la main. La pointe d’acier brillant sous le faisceau de sa torche s’abattit sur l’avant-bras du guide, qui hurla de douleur. Les parois de glace démultiplièrent ce cri, l’écho le faisant progressivement mourir. Il sentit son sang chaud couler sur sa parka, juste avant de coaguler sous l’effet du froid. Son bras pesait une tonne, mais il se mit à courir, poursuivi par un Palmat vociférant. Arrivé dans la salle principale, il put reprendre haleine, à l’abri derrière la table ronde. Mais pas pour longtemps. Palmat entamait la table à coups de piolet, faisant éclater son plateau en une giclée de glaçons, aux bords coupant comme des rasoirs. Voyant que l’obstacle de la table volait en éclats, Paccard s’enfuit par le tunnel d’accès à la grotte, poursuivi par le guide vengeur.
Il se prit le pied dans une fente du sol qu’il n’avait pas vue, et tomba, face en avant. Il entendit derrière lui un rugissement de joie. Il se mit à ramper frénétiquement, dans un ultime réflexe de survie.
Un immense craquement retentit alors derrière lui, et il sentit le sol bouger, par saccades, puis s’incliner. Il entama une glissade arrière, et sa main agrippa par hasard le piolet lâché par Palmat. En le plantant dans le sol, il parvint à stopper sa dérive. Un nouveau mouvement brusque du sol le remit à peu près à l’horizontale.
Derrière lui, dans une complète obscurité, coincé dans la crevasse qui s’était ouverte, Palmat appelait au secours.
-Paccard, aide-moi ! Sors-moi de là !
Le sortir de là ? Vivant ? Pour qu’il aille tout raconter aux gendarmes ? Non merci !
Il se mit debout, l’esprit en pagaille, et se dirigea vers la sortie, qu’il apercevait devant lui, éclairée par un jour finissant. Il n’allait pas prévenir les secours. Les agents chargés de l’entretien de la grotte le trouveraient bien assez tôt. Alors les gendarmes penseraient que Palmat avait trouvé le cadavre de son fils que le glacier avait rendu. Ce qui était vrai. Et qu’il avait voulu le libérer, seul, de son tombeau de glace. Ce qui était faux. Quant à lui, il ignorait tout de ce drame, étant absent de la grotte. Absolument faux. Et sa blessure à l’avant-bras ? Une rencontre brutale avec une épine rocheuse, sur laquelle il avait glissé. Vraisemblable.
Et dans le train ? Personne ne les avait remarqués, ils étaient les deux seuls voyageurs dans la voiture de queue. L’esprit apaisé, Paccard redescendit à Chamonix à la nuit tombée.
Il avait complètement oublié son portable professionnel, qui bipait dans le noir du tunnel, au bord de la crevasse toute fraiche.
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