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Une tension très bien menée, un récit habilement construit et une ambiance horrifique déstabilisante... Que demander de plus ? L'ambiance de

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En ce soir de janvier, les quatre chambres de l'unique hôtel de Rives-aux-Ours étaient toutes occupées. Le lendemain auraient lieu les obsèques de Paulo.

La plus petite des deux salles à manger avait été transformée en salon funéraire. Le thanatopracteur venait de repartir. Le mort, âgé de 104 ans, reposait dans un luxueux cercueil, prêt à recevoir les derniers hommages. Selon ses dernières volontés, il était de retour dans son village natal pour y être inhumé. Il l'avait quitté du jour au lendemain à quinze ans. Il n'avait cessé depuis de parcourir le vaste monde et y avait rencontré fortune et succès.
Aucun de ceux qui l'avaient connu à l'époque au village, n'était encore en vie. Il n'avait pas de descendance, plus d'épouse ni de maîtresse depuis longtemps. Seules les dernières personnes à avoir partagé son existence, qui occupaient aujourd'hui les chambres de l'hôtel, l'accompagneraient au cimetière.

Amélia l'infirmière, Helmut le chauffeur, Robert et Gladys le couple d'intendants et Niels le tout nouveau et très jeune secrétaire, se succédèrent près du cercueil, où chacun se recueillit une dernière fois seul avec lui. Le patron avait été très généreux et leur avenir à tous était assuré.
C'est donc dans une ambiance de vacances, exempte de chagrin, qu'ils firent joyeusement honneur, en trinquant à leurs projets, au dîner servi par les propriétaires de l'hôtel. Après le repas, ceux-ci les quittèrent pour rentrer chez eux. Ils leur souhaitèrent une bonne nuit et leur promirent d'être de retour le lendemain matin pour le petit-déjeuner.
Les conversations se prolongèrent encore un peu, puis tout le monde finit par rejoindre sa chambre. Fourbus par le voyage et un peu ivres, ils s'endormirent.

Seul Niels mit du temps à trouver le sommeil. Le malaise qu'il ressentait depuis qu'ils étaient ici, ne se dissipait pas. Quelques jours plus tôt, en rangeant les papiers de Paulo après son décès, il était tombé sur une très ancienne coupure de presse : « Quintuple meurtre à Rives-aux-Ours. » Un couple et trois de leurs enfants avaient été assassinés chez eux alors qu'ils dormaient. Le quatrième fils, âgé d'une quinzaine d'années, laissé pour mort, avait miraculeusement survécu à ses blessures. L'article était accompagné d'une photo de la maison.
Niels l'avait aussitôt reconnue en arrivant, malgré les rénovations : Il ne faisait aucun doute que la maison du crime et l'hôtel étaient une seule et même bâtisse. Et de là à déduire que Paulo était le fils survivant, il n'y avait qu'un pas.

Pendant la nuit, de violentes chutes de neige, aussi soudaines qu'inattendues s'abattirent sur la région. Et au matin, toutes les portes de l'hôtel étaient condamnées par plus de deux mètres de neige, une neige transformée en glace par la forte baisse des températures de ces dernières heures.
Aux alentours, aucune route n'était plus praticable. l'électricité et les réseaux de communication étaient coupés. Le chauffage ne fonctionnait plus.
Ils se réveillèrent transis et hébétés. Les portes étaient condamnées et lorsqu'ils ouvrirent les fenêtres, ils se heurtèrent à un mur blanc et compact.

Au début, ils ne se laissèrent pas abattre. Ils firent l'inventaire de la nourriture disponible, regroupèrent leurs matelas et s'emmitouflèrent dans tout ce qu'ils trouvèrent  de couvertures, couettes et couvre-lits.
Mais les jours se succédaient et aucun secours n'arrivait. Ils avaient épuisé toutes les provisions jusqu'au dernier morceau de sucre. Le moral était au plus bas. Et s'ils avaient pu voir ce qui se passait à l'extérieur, il aurait encore baissé d'un cran . Dehors le scénario se répétait inlassablement : La neige tombait sans discontinuer dans la journée et la nuit, la chute des températures la durcissait. La gangue gelée s'épaississait et l'hôtel dissimulé sous une colline de neige se fondait dans un paysage de formes arrondies où plus rien n'était repérable.
Ils étaient bel et bien enfermés dans un tombeau de glace d'où personne ne semblait être en mesure de les sortir.

La première à mourir, fut Gladys. Son cœur fatigué lâcha pendant qu'elle dormait. Sa mort agit comme un signal, une libération de la démence latente.
Robert, de désespoir, se planta un couteau dans le cœur. Amélia resta prostrée une semaine, puis dans un accès de lucidité, se souvint des médicaments qui se trouvaient dans sa mallette et se mit à les avaler avec application les uns après les autres. Quant à Helmut, il fut pris d'une telle rage qu'il s'attaqua, à mains nues, jusqu'à épuisement total, à la paroi de glace qui se dressait derrière les fenêtres.

Seul Niels tenait le coup, peut-être grâce à sa jeunesse, ou parce que sa méfiance dès leur installation à l'hôtel, avait activé certaines défenses, ou encore parce qu'il était intrigué et maintenu en alerte par le mystère de cette affaire vieille de presque quatre-vingt-dix ans.
Tandis que les autres sombraient, il s'efforçait à maintenir un semblant d'ordre et de raison.
Chaque fois qu'un de ses compagnons mourait, il l'enveloppait dans une couverture en guise de linceul, et le traînait avec douceur jusqu'au salon funéraire.
C'est lors de chacun de ces allers-retours macabres que Niels fut témoin des altérations du cadavre de Paulo :
En amenant Gladys, il trouva que son visage avait repris des couleurs, ce qu'il mit sur le compte du froid. Lorsque qu'il eut allongé le corps de Robert près de celui de sa femme, Niels perçut une crispation de la commissure des lèvres qui pouvait passer pour un sourire. Cette fois, il pensa que son psychisme malmené lui jouait des tours. Mais lorsqu'il revint avec Amélia, il trouva Paulo les yeux grands ouverts et se précipita hors de la pièce, épouvanté.
Après que Helmut, les doigts en sang, eut succombé à sa fureur, il s'arma de courage et pour la dernière fois pénétra dans le mausolée improvisé, pour le déposer auprès des autres.

Nul ne saura comment Niels trouva la force de ne pas perdre complètement la raison devant l' abomination qui l'attendait. Paulo était assis dans son cercueil, la tête tournée vers lui, le regard narquois, les deux mains agrippées sur les parois de bois, comme s'il se tenait prêt à bondir. Un frémissement d'impatience parcourait son cadavre. Par il ne savait quel sortilège, Paulo se nourrissait de la mort des autres pour obtenir un supplément de vie. Et il était probable que lui, Niels, constituait la dose nécessaire à l'achèvement de sa résurrection. Paulo attendait qu'il succombe pour jaillir hors de son cercueil.
Niels soutint ce regard atroce et résista. Il se rappela du vieil article et sentit confusément de quelle manière la réussite de Paulo avait été scellée la nuit du quintuple meurtre.

Soudain, il y eut un grand fracas. Les fenêtres se mirent à battre. Un souffle chaud frôla la nuque de Niels. Une voix s'éleva, à la fois chuchotante et puissante :

« Désolé Paulo, mais ce jeune homme me plaît. Merci de me l'avoir amené. Il sera notre héritier à tous deux. Le pacte est reconduit d'une certaine manière, mais finalement, le cinquième mort, ce sera toi. Après tout, tu l'es déjà, non ? »

Un rire abominable satura tout l'espace. Niels plaqua les mains sur ses oreilles. Le corps de Paulo se souleva. Un mélange de terreur, de haine et de rage éclaira d'une dernière illusion de vie son regard éteint, avant que son cadavre ne retombe dans le cercueil en y laissant un petit tas de poussière.

La chaleur devint suffocante. Fenêtres et portes prirent feu. Toute la glace fondit et l'eau s'évapora instantanément. Niels, par les ouvertures calcinées aperçut la campagne ensoleillée. Un dernier souffle brûlant le propulsa dehors.
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Philippe Caizergues · il y a
Ce texte m'a tenu en haleine jusqu'au bout. Merci
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Lyne Fontana · il y a
J'en suis ravie, merci Philippe.

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