Moi, Victorine

il y a
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L'essentiel à mes yeux est juste en dessous. Quelques poèmes et haïkus vous sont présentés. Pour ces derniers, la collaboration ou les corrections du maestro Rimaillon m'ont été très  [+]

(Ce texte a été à mon grand regret rejeté par le comité.
Il est tiré en grande partie d'une histoire vraie. J'ai changé le titre qui précédemment était "De trop". Bonne lecture !



Je me contentais de pain dur et de lait...alors que mes frères et sœurs savouraient leurs beefsteacks.
Maman disait qu'à cinq ans, on n'avait pas besoin de manger beaucoup.
Je l'observais souvent faire la cuisine, je la trouvais si belle quand elle souriait à ses tomates.
J'aurais aimé qu'elle me sourie comme ça.
Papa n'était jamais là, il partait en train travailler sur le "France" à Saint Nazaire.
Pour moi "Le France" était mon pays et je ne comprenais pas pourquoi il ne revenait que le dimanche.

J'aimais ce jour, car non seulement maman était contente, mais aussi je mangeais de la viande sous ses "gros yeux" quand papa me servait. Un regard méchant que je faisais mine d'ignorer...Mais ce jour là, papa gronda maman à cause de moi, parce que mes poignets et mon cou étaient crasseux.
Quand il partit, ma mère m'attrapa par les cheveux et me traina jusqu'à l'évier.
L'eau glaciale me pétrifiait alors que l'échauffement de l'éponge sur mes coudes me brûlait vive. Je retenais mes sanglots, c'était pour mon bien... Au moins je sentirai bon !

Le dimanche suivant, papa me ramenait un cadeau !
Une poupée que la femme d'un de ses collègues m'avait confectionnée avec des bouts de chiffons et deux gros boutons pour les yeux. Comme j'étais fière!
Papa me trouva jolie, on m'avait fait un chignon pour dissimuler les gros nœuds de mes cheveux.
Je cachais mes genoux cagneux et mal soignés ainsi que mes coudes, dont la chair étaient encore à vif. J'évitais le regard de maman, et je restais tête baissée pendant que mes sœurs vantaient leurs nouvelles tenues du dimanche. Moi, j'étais bien dans mes guenilles, au moins je pouvais les salir, personne ne me dirait rien et puis d'ailleurs, personne ne me dit jamais rien, si ce n'est de disparaître ou de dégager. J'ai l'air de gêner tout le monde.
Le lendemain, ma poupée n'avait plus d'yeux, mes pleurs n'avaient rien changé, maman boutonna fièrement son chemisier avec les yeux de ma poupée et me claqua la porte sur les doigts.

Le dimanche suivant, je comptais bien raconter à papa l'histoire de la poupée ! Je lui aurais aussi montré mes doigts encore gonflés d'ecchymoses ! Mais il ne revint pas. Les semaines passaient et personne ne semblait s'en inquiéter, à part moi.
J'ai pris un gilet et ma poupée, ainsi que la pomme pourrie prévue pour mon goûter.
J'ai tout fourré dans un sac poubelle et j'ai fait mine d'aller le jeter aux ordures du bout de la rue.
Maman me regarda d'un air absent, je lui répondis d'un sourire.

En gare, un homme costumé sifflait le départ et me faisait de grand signes...
Alors je suis montée dans le train et j'ai cherché "Le France."
Je suis passée inaperçue comme d'habitude...
Quand j'ai entendu "gare de Saint Nazaire", cette petite voix dans le micro a sonné comme du velours !
Sur le quai, une dame distinguée me demanda ce que je faisais là.
Je lui racontais l'histoire de mon papa, elle me tendit la main et ne la quitta plus jamais.
Quelques mois plus tard, elle m'apprit alors le décès de mon père dans un accident de chantier. Elle avait mené discrètement son enquête et avait attendu que je sois prête à recevoir l'information.

Aujourd'hui j'ai 12 ans, je ne remercierai jamais assez le hasard de m'être retrouvée dans le bon train et d'avoir croisé la route de cette dame, Geneviève, qui devint ma maman de substitution. Elle me forme au métier de couturière.
Le jour où elle m'a recueillie, elle m'a aussi sauvée. Personne ne me recherche, et c'est tant mieux.
Je traîne encore un souvenir de ma vie passée, c'est une vieille poupée de chiffons sans regard, mais qui me vient de la seule personne qui m'aura aimée un peu et dont le souvenir me tient chaud.

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Petit soleil · il y a
Un écrit rempli de pudeur. Il est fort, il est beau. Je ne comprendrais jamais short qui refuse des textes magnifiques alors que d'autres n'ont pas leur place dans le concours. Bravo. A quand la suite ? belle fin de journée
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Sourisha Nô · il y a
incompréhensible que ce texte ait été écarté. On a certainement dû t'accuser de te complaire dans le misérabilisme et le pathos....comme si la vérité n'avait pas toujours largement dépassé la fiction. C'est fou comme les destinées qu'elles soient d'un texte ou des individus, sont souvent décidées par des indigents, les pires, ceux de l'esprit, pas ceux des poupées sans yeux...superbe. ça mérite une suite et des révélations.....;-)
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Violette · il y a
Comment une mère peut-elle faire endurer de telles souffrances à son enfant ? Y avait-il un secret de famille ? Mais en aucun cas ça pourrait excuser.
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Damien Malène · il y a
C'est écrit avec la sobriété qu'utiliserait une petite fille pour le dire. Et cette sobriété donne plus de force à la description de la maltraitance la maltraitance. Je ne comprends pas (n'admettrais pas, surtout, si je ne connaissais pas les pratiques dénoncées ici ) que ce texte (si j'écris 'ce TTC', comme il est de coutume dans le jargon Sho-ed , cela me fait penser à 'Toutes Taxes Comprises') ait été rejeté par les Haut(e)s Intellectuel(le)s du Comité anonyme Saint Turlupin.
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Sourisha Nô · il y a
voilà un bon vrai commentaire qui me plaît très beaucoup...;-)
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Nadou · il y a
Merci Damien pour votre soutien.
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Gargamel · il y a
C'est une histoire vraie, alors, complètement pas possible. Inexplicable pour moi. De l'ancien siècle, on dirait. Très émouvante, Victorine.
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Nadou · il y a
Ce qui n'est pas faux Gargamel. Pour les besoins de l'histoire, j'ai changé le lieu. Du coup "Le passage du bateau "le France"à St Nazaire est fictif, du moins, je le tiens de ma propre histoire avec mon père qui était soudeur à l'arc sur ce chantier. ) Victorine était une arrière arrière grand mère. Donc bien vu ! Merci pour passage !
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Thalie Duforets · il y a
Votre texte m'a beaucoup plu. Vous devriez le reproposer au comité
Bien à vous

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Nadou · il y a
Merci Thalie mais nous n'en avons pas le droit.
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Thalie Duforets · il y a
Alors c'est bien dommage...Bien sincèrement
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Joelle Teillet · il y a
wlw ;-) déjà commenté ;-)
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de l air · il y a
Le plus bouleversant dans ce texte magnifique c'est la force de Victorine qui lutte, avec son âme d'enfant, pour entretenir, vaille que vaille, sa petite existence... Pas de rancune (ou peu...) pas de haine (la grâce...!) juste envie d'atteindre le lendemain qui, peut-être, chantera davantage !
Merci à vous, Nadou, de nous présenter Victorine et de nous donner un peu plus de courage à la lecture de ce récit qui laisse sans voix.

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Nadou · il y a
Je suis ravie que vous ayez ressenti ce qui qualifie exactement Victorine :
Une petite fille qui lutte avec le peu qu'elle a...une vie, des sentiments et fort heureusement de l'instinct; cet instinct que lui a soumis sa petite voix intérieure et qui lui a permi à elle, haute comme trois pommes de partir rejoindre son futur.

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Michel Castre · il y a
Révoltante attitude d'une mère indigne.
Le courage de partir...
Voilà qui fait la différence entre une révolution et une simple révolte!

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Utilisateur désactivé · il y a
oups! Hervé Bazin et Folcoche. un texte qui bouffe les tripes. merci de l'avoir écrit.