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Mission "Trouver le soleil"

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La Brume est apparue brutalement, avec l’explosion du volcan. La circulation aérienne transatlantique s’est arrêtée du jour au lendemain, puis plus aucun vol n’a décollé. Ensuite c’est la circulation automobile, puis les trains, puis tous les déplacements qui ont cessé. On ne voyait plus à un mètre devant soi. En quelques mois, on avait perdu la lumière.
Aujourd’hui cela fait dix ans et notre vie a beaucoup changé. Il fait noir et froid tout le temps : dans la journée, c’est une lumière taupe, très faible qui ne permet pas de lire et les nuits sont à peine différentes, même les plus claires. Les droits à l’électricité sont sévèrement réglementés pour consacrer l’essentiel à la production de lumière pour les cultures. Nous produisons tout aujourd’hui, sous de vastes tentes lumineuses. C’est là que nous accomplissons nos corvées de plantation, désherbage, récolte qui sont notre unique travail. N’y échappent que les artistes dont j’ai la chance de faire partie.
Je n’ai pas vu ma fille depuis dix ans. Elle vit aux Amériques et je n’ai plus l’âge de faire la traversée dans ces bateaux à voile dangereux et lents, guidés par les oiseaux et les poissons charognards qui survivent. Sur terre aussi, nous craignons terriblement le vent qui déchaîne des tempêtes de sable et les trombes d’eau qui emportent tout. Les seuls animaux autorisés sont les chevaux pour le travail du sol et quelques déplacements exceptionnels.
Je suis raconteuse et mon travail consiste à inventer des récits et à les interpréter. Je puise dans ma bibliothèque. Les gens lisaient peu avant la Brume et ils ignorent la plupart des classiques (mais sont incollables sur les films et les séries). De toute façon, la soif d’histoires est immense et grandit chaque jour, ce qui m’oblige à une grande productivité et à beaucoup de créativité.
Avant l'épisode que je vais vous raconter, mes plus gros soucis venaient de mon chef. Un chinois comme la plupart des hauts gradés de nos autorités, dont je ne parle pas la langue. J’apprenais bien sûr (c’était obligatoire de toute façon) mais je ne progressais pas, ce qu’il me reprochait presque chaque jour, me menaçant de m'envoyer aux serres. La profession artistique est un privilège réservé à quatre pour mille de la population adulte  : pour chaque communauté de mille personnes, il y a un raconteur d’histoire (illustrateur, metteur en scène), un musicien (chanteur, instrumentiste) et deux animateurs de jeux. Les enfants apprennent le chinois et n'ont droit qu'à la chorale jusqu'à douze ans.
Mon chef m’avait adjoint une jeune collaboratrice. Arizona venait d'une famille d’artistes, elle était aussi la petite amie du fils du chef mais je l’aimais bien. Elle sentait bon et j'aimais sa voix puissante et douce. Elle n’avait que quinze ans à l'apparition de la Brume et avait participé à la mission « trouver le soleil » qui avait mobilisé beaucoup de jeunes. L’idée était qu’en faisant l’ascension des montagnes, on sortirait de la Brume. Ça n’avait pas marché, mais cela avait créé un grand espoir. Arizona appartenait à l’équipe des survivants, parmi ceux qui étaient allés le plus haut. Elle gardait le projet d’ arriver un jour jusqu'au soleil, car plus ils montaient, racontait-elle, et plus la noirceur était légère. Je ne savais pas si c’était vrai, mais cela avait une certaine logique.
Elle adorait mes livres et fourmillait d'idées nouvelles. Quand tout est arrivé, nous travaillions à une série de représentations librement inspirée de son aventure de jeunesse. J’écrivais toutes les scènes qui évoquaient les relations dans le groupe : rivalités, entraide, amours, trahisons, lâchetés, actes de courage ; Arizona traçait l’itinéraire, inventait les décors et les péripéties du trajet ; elle écrivait aussi les répliques du leader idéaliste et courageux. Nous avions un grand succès avec cette série qui plaisait vraiment beaucoup. Le chef était content, même s'il venait parfois nous dire qu’il convenait de modérer nos propos, car il craignait que l’histoire éveillât des vocations. Il me fallait alors réécrire certains textes d’Arizona. Arizona se refusait absolument à le faire elle-même, mais elle ne m’en voulait pas d'obéir aux ordres du chef. Notre différence d’âge aplanissait bien des conflits. La série durait depuis un an et nous prévoyions encore un à deux mois de lectures quotidiennes.
Lorsque Arizona arrivait en retard ou ne venait pas (cela lui arrivait parfois), j'avais plus de travail et l'audience était moins bonne, mais je comprenais. Ce matin-là, je la trouvai préoccupée et peu bavarde. Elle sortit ses notes pour l'épisode en cours et se mit à pleurer. Je pensai à une dispute avec son amoureux. En fait, elle venait d'apprendre que son frère Polyn avait disparu et elle craignait pour sa vie.
Ses deux frères, Polyn et Etan, se partageaient la responsabilité du secteur des jeux de notre communauté. Etan s’occupait de tous les jeux de société se déroulant sur table ou sur un terrain délimité. L’autre secteur des jeux, celui de trails, des aventures de survie ou de découverte, était confié à son frère Polyn avec lequel Etan ne s’entendait pas très bien. Etan considérait Polyn comme une tête brûlée, un violent qui outrepassait ses droits vis-à-vis des joueurs proposant des épreuves épuisantes et dangereuses à des personnes déjà fragiles et crédules.
Arizona me supplia de la laisser aller voir le chef pour demander que soient entreprises des recherches pour sauver Polyn. J’acceptai d’écrire seul l’épisode du soir, assez classique, puisqu’il s’agissait du mariage de deux participants qui se détestaient au début de l’aventure. Elle me toucha très doucement la main pour me remercier.
Je ne la revis pas de la journée et le soir elle ne vint pas lire sa partie. Le lendemain, elle m'expliqua que le chef refusait l' expédition de sauvetage de Polyn qu'il considérait comme un rebelle pour avoir repris l’entreprise « trouver le soleil » à la tête d’un petit groupe de volontaires. La mission ne donnait plus de nouvelles depuis des semaines. Aucun feu, normalement repris d'étape en étape par des relais, n'avait été vu signalant la progression du groupe et l'établissement des campements contre le froid. Le bois ne manquait pourtant pas depuis la Brume, toutes les forêts étaient mortes et pourrissaient au sol. Le feu était notre unique moyen de communication.
Je proposai à Arizona de l'accompagner pour tenter de fléchir le chef en utilisant nos records d'audience. Il nous répéta, furieux et intransigeant, qu'il refusait l’expédition de secours mais aussi qu’Arizona partît à la recherche des insurgés. « Combien de fois ne vous ai-je pas mis en garde  ? » « La communauté ne peut se mettre en péril pour des illuminés qui poursuivent des rêves dépourvus de sens ! »
Arizona ne fit rien pour l'amadouer et redoubla même d'insolence en rappelant sa conception de la mission des artistes, qui était selon elle de faire grandir l'espoir. Le chef répliqua solennellement que sa mission personnelle (il insista) n’était pas de changer la réalité, mais de la faire supporter. C'était sans appel. Le fils du chef et Etan restèrent muets, comme moi. Je m'étais plutôt bien habituée à cette vie qui n’était pas si différente de la précédente : après le travail, on pouvait se divertir et se détendre sans être plus jamais astreint aux fatigues des longs déplacements.
Le chef appela un médecin. On le ramena des champs de tomates où il était occupé à la récolte. Je sentis qu’Arizona avait peur. Elle me prit la main sans un mot et pleura. J’avais encore mon épisode à écrire pour le soir et il fallait que je trouve une idée. Je savais que je ne pourrai pas continuer sans elle, en la sachant droguée et enfermée dans le clos des fous.
J’allais mettre fin à la série, ce serait ma revanche : dans le prochain épisode, le groupe allait se trouver sans bois et il s’ensuivrait des morts de froid et des abandons. Avec un peu de chance, le public ne le supporterait pas.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Danièle Godard-livet · il y a
merci de votre enthousiasme qui me touche beaucoup. J'aime les challenges, les propositions d'écriture, mais j'ai de fort doutes quant à short et au système des votes. J'observe comment se forment les coteries et je ne m'en offusque plus. Il m'a semblé pourtant que les sélectionnés n'avaient pas tant de vote que ça.
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour votre texte. Si cela vous inspire, venez visiter "La princesse Alexandra" en route sur le prix IMAGINARIUS. Pour lire, et voter peut-être, c'est ici http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Sangdragon · il y a
ALLEZ DANIELE !!!
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Coraline Parmentier · il y a
C'est bientôt la fin du monde avec ce texte... Mes voix pour cette nouvelle !
Si mon royaume embrumé vous intéresse, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Pascal Depresle · il y a
L'apocalypse, hélas, ce n'est pas qu'un concept. Mes voix. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle)
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Cdepizan · il y a
j'aime beaucoup cette dystopie! Bravo!
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Danièle Godard-livet · il y a
merci
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Soseki · il y a
Quel beau texte si bien construit sur un futur probable et redouté .....comme quoi, notre vie démocratique si imparfaite qu'elle soit dépend beaucoup de la préservation de notre planète!
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Danièle Godard-livet · il y a
merci Dany. Andréas a aimé aussi.
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Jusyfa · il y a
une ambiance apocalyptique, portée par une plume assurée, mes 5*****
Dans la même compet, j'ai un texte complétement déjanté, " Le mec était bourré ". je l'ai écrit alors que moi, je n'avais pas bu ! je vous laisse imaginer le contraire ! Bon ! Si vous me lisez, n'ayez pas peur, on s'en remet.
Ah oui ! j'ai une nouvelle en finale, "un petit cœur collé sur un portable ", c'est beaucoup plus réaliste, si vous ne l'avez pas lu et si ça vous dit, faites le avant la date butoir fixée au 21/12. Bonne lecture.

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