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Sagrimas

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Etats-Unis, 1950.


Au milieu de la nuit, Edward Nug, qui ne réussissait pas à trouver le sommeil, alluma la lampe de chevet et se redressa pour examiner une fois encore la lettre laconique reçue la veille.

Le message manuscrit tenait en une ligne : « Tu me manques... tout le temps ».

Pas de signature. Pas de nom. Pas d'initiales. Mais quelle importance ! Pour Edward Nug la lettre était tout sauf anonyme car il avait immédiatement reconnu l'écriture, superbe, pleine d'assurance.

D'habitude maître de ses émotions, Edward Nug était déstabilisé.

Il se sentait dominé.

Il y avait eu trois rencontres. Trois fiascos.

Sa réputation en avait pris un coup.

Et voilà qu'on le relançait.

En homme qui s'attache aux détails les plus anondins, Edward Nug regarda l'enveloppe, le timbre et le cachet circulaire.

Il tourna la tête vers la fenêtre à guillotine de sa chambre qui donnait sur la rue.

Le ciel n'était pas noir. Il avait cette couleur sale des grandes villes : un gris orangé.

L'aube était encore loin, mais passer plus de temps dans son lit était intenable. Alors il se leva.

Après une douche chaude, il sentit le besoin irrépressible de tracer un nom sur le miroir embué de la salle de bains.

Son index dansa sur la surface humide et glacée.

« HELENA » apparut en lettres capitales métallisées puis disparut progressivement en même temps que la condensation.

Edward Nug observa le processus d'effacement avec une lueur d'excitation dans le regard.

Après s'être séché, habillé, gominé les cheveux, notre insomniaque revêtit un pardessus impeccable et se coiffa d'un feutre à la dernière mode.

C'est donc un homme d'une certaine élégance qui quitta à quatre heures du matin un petit immeuble excentré de Salt Lake City.

Dehors, les rues étaient encore vides.

Il marcha sous la lumière crue des lampadaires jusqu 'à la gare.

Ses pas résonnèrent. Son ombre démesurée glissa sur les trottoirs et les façades des bâtiments. Il aurait voulu être plus discret.

Sur le chemin, il croisa quelques types louches sans avoir peur. Pas son genre.

Il entra dans la gare illuminée mais encore assoupie.

Quelques sans-abri étaient avachis sur des sièges.

Le temps qui s'écoula avant l'ouverture d'un premier guichet lui parut interminable.

Je vous écoute, lui lança enfin un guichetier à moitié reveillé, derrière sa vitre.

Un aller- retour pour « HELENA », dans le Montana !

Voyons voir.... Vous avez beaucoup d'avance. Départ dans une heure et demie, monsieur !

Edward Nug saisit le billet sans dire un mot.

En se rendant sur le quai désert, il s'arrêta net, pris d'une soudaine angoisse.

Bon sang, suis-je assez idiot pour l'avoir oublié... ? Se dit -il à lui-même.

Le manque de sommeil pouvait lui jouer des tours, il le savait.

Il fut immédiatement soulagé après avoir palpé son flanc gauche.

Le silencieux était bien là, dissimulé sous son pardessus.

Il se ressaisit et poursuivit son monologue intérieur « William Eel ! ... Je n'ai pas eu de veine jusque-là, mais le chat finira par attraper la souris ! ».

Une heure et demie plus tard, le train emportait Edward Nug vers le Nord.

Dans la matinée on annonça à la radio un déraillement tragique sur la ligne Salt Lake City - Helena.

William Eel avait toujours raison.

PRIX

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Halima Sbii · il y a
Vraiment bravooo 👏😍
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Halima Sbii · il y a
😍😍😍😍😍😘
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Dimaria Gbénou · il y a
ça me parle beaucoup votre texte. Bravo. J'aime.
En passant, si vous avez le temps, je vous invite à lire " ACHOU l'amour empoisonné " en finale

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Lyriciste Nwar · il y a
Très magnifique texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Curtis · il y a
J'ai mis un petit temps avant de comprendre.tres bien réussi bravo.
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Elena Hristova · il y a
j'apprécie le côté suspens de votre écriture, un mystère qui plane dans l'air, des choses non élucidées persistent, et c'est tant mieux, votre texte n'est pas une réponse, mais une question ouverte.
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Iméar · il y a
Joliment écrit. Style rapide, taillé a la serpe. Je vote. Si vous voulez lire ma nouvelle et voter je vous en pris, elle est ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas
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Sagrimas · il y a
Merci pour votre vote. Vous avez certainement raison quant à la fin. J'ai semé quelques indices dans le récit mais ils n'ont pas été trouvés. J'essaierai de faire mieux la prochaine fois.
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Bennaceur Limouri · il y a
Pour être franc, la fin reste un peu floue dans ce qui me sert de neurones. Jusqu'à l'accident, j'étais pris par le courant du suspens mais dès l'apparition de William Eel, j'ai perdu le Nord.
Je vote, je m’abonne. Permettez-moi de vous inviter à lire et soutenir( s'il le mérite) le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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