Misophone

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Seize ans au compteur. Béninoise. Écrire permet de raconter une histoire, de libérer une parole, d'exprimer une idée. Lire guérit, Lire console. Lire apprend, amuse, émeut, fait voyager. Et  [+]

— Qu'est-ce que tch'as?

Ma main pianote nerveusement le rebord de la table du restaurant dans lequel nous sommes. Mon malaise va en s'amplifiant. Je serre les dents pour essayer de me calmer. Peine perdue.

— T'es tout crispé. T'as quoi exactement ?, demande-t-elle en jetant violemment sa fourchette dans son plat.

Erreur. Le son strident et son écho me parviennent à l'oreille comme un coup de massue. Mes yeux se plissent. Mes poings se forment. C'est trop dur à supporter mais je dois tenir. Je dois aussi répondre à sa question.

J'ouvre grand la bouche et la referme aussitôt. Les chances qu'elle comprenne mon trouble sont minimes. Et je suis trop maladroit pour formuler correctement mon mal-être. Je fais mine d'aller bien mais si je ne sors pas de ce restaurant tout de suite, je vais commettre un meurtre.

Je me lève précipitamment de ma chaise et sans un regard derrière moi, sors de l'établissement. Une fois sorti, je frotte mes deux mains l'une contre l'autre et soupire.

J'ai envie de pleurer. Ça devient pénible de vivre comme ça.

Je sors de l'une des poches du pantalon de ma veste mes écouteurs déjà connectés à mon IPod, met en marche l'appareil en sélectionnant la Playlist "Détente" et met le volume au maximum.

Je dois désintoxiquer mon cerveau des sons de tout à l'heure. Et surtout ne plus y penser.

J'ai trop forcé cette fois. J'aurais dû décliner cette invitation. Les bruits de mastication, de vaisselles qui s'entrechoquent, de fourchettes qui tombent et les échos de voix emplissent mon cerveau alors que je tente de les repousser.

Ils enflent, enflent à mes oreilles, sans que je ne puisse écouter la musique qui se diffuse pourtant dans les écouteurs.

En marchant, je suis tellement obnubilé par cette recherche de paix que je n'arrive pas à éviter l'homme qui vient en marchant furieusement vers moi.

Nos épaules s'entrechoquent et sa réaction ne tarde pas. Il se retourne vivement et dans des gestes théâtraux me dit quelque chose que je n'entends pas. Je vois ses lèvres bouger et son expression faciale colérique mais ça ne m'émeut pas.

Les sons reviennent.

Je pose ma main contre mes oreilles malgré les écouteurs, en espérant qu'ils disparaissent et soudainement c'est le silence. Ou le quasi-silence. Je n'entends plus que la musique.

Soulagé, je baisse la tête à l'encontre de mon interlocuteur et continue ma marche, détendu, enfin.

Quelques minutes plus tard, je suis chez moi, débarrassé de mes vêtements de sortie, pied posé sur le guéridon, emmitouflé dans un plaid, profitant du silence. Un silence apaisant, réconfortant. Aucun bruit parasite ne trouble ma santé mentale.

Je suis sur le point de m'assoupir quand mon téléphone vibre. Je décroche après avoir verifié le nom de l'appelant.

— T'es parti comme un fou furieux tout à l'heure. J'ai dû régler l'addition. Tu m'expliques ce qu'il s'est passé?

Pas de Allô ? Aucune formule de politesse. Toujours aussi directe.

Je passe une main sur mon visage. Comment dire? Devrais-je lui dire la vérité ? M'expliquer ? J'hésite.

Je crois que j'ai une idée.

— Jade, puis-je te demander un service ?
— Est-ce qu'il est en lien avec ma question?
— Oui.
— Bon d'accord. Quel est ce service ?

Va-t-elle pouvoir comprendre? Ne va-t-elle pas me juger? Je suis perdu. Mais je m'étais lancé alors je dois assumer jusqu'au bout.

— Allume ton ordinateur et entre dans ton navigateur. Je reste en ligne.
— Euh OK.

J'attends qu'elle s'exécute patiemment.

— C'est bon. Qu'est-ce que je fais ensuite?
—Tape Misophonie et lis le premier résultat de recherche à haute voix.

J'entends le bruit des touches du clavier d'ordinateur puis un silence bref.

— Fortes réactions négatives à l'exposition de sons spécifiques.
La misophonie peut déclencher une réaction face à certains sons comme le bruit de gouttes d'eau, la masti....

Elle se tait.

— Pourquoi tu n'as plus continué ?
— Je crois que j'ai compris. Tu es misophone?
— Oui.

Je suis soulagé. Elle sait maintenant. Même si le dire comme ça est un peu brut.

— Je suis désolée. Je n'aurais pas dû t'emmener là-bas.
—Tu ne pouvais pas savoir. Je ne t'ai rien dit.
— Ce n'est pas faux mais j'aurais dû deviner que ton mal-être était profond. Désolée.
— Ne t'inquiète pas. Maintenant que tu sais, tu trouveras certains de mes prétextes moins ridicules...
— En effet...Encore désolée. Je suis bouche bée.

Elle rit nerveusement.

— Je suppose que tu ne veux pas m'en dire plus?

Veux-je en parler ? Je ne sais pas vraiment.

— Je ne sais pas. On en parle demain?
— D'accord. Bonne nuit Yannick.
— Bonne nuit Jade.

Plouc plouc plouc. Non. Non. Non. Pas maintenant!
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