Mise à mort pour obstruction

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Retraité de l'enseignement je m'adonne à l'improvisation dans l'écriture avec un style humoristique afin que mes amies et lecteurs puissent oublier les aléas de la vie  [+]

Je vais passer de vie à trépas demain matin. J'ai été condamnée à mort sans procès et par un juge seul. Isolé par un isolement obligatoire suite à une pandémie mondiale il a décidé que mon monde arrivait à terme. En termes juridiques, c'est un arrêt de mort décidé par monsieur Morin. Pourtant, depuis trente ans, je l'ai accompagné par vents et marées, dans la froidure des hivers et les canicules estivales. Je l'ai mis à l'abri des vents et fourni de l'ombre sans lui porter ombrage. Je ne mérite pas un tel châtiment. Mon bourreau se mettra à l'œuvre dès les premiers rayons du soleil. Mes derniers. J'entends déjà le son strident de son instrument de torture. Je sais qu'il commencera par me couper les bras avant de me scier les jambes pour m'achever en m'étêtant.
Pourtant, quand je suis arrivée dans la vie de mon propriétaire, tout petit et fragile, on m'a dorlotée, tutorée, nourrie et humectée. Je ne manquais de rien. Au fil des ans, j'ai sagement pris soin de grandir de façon harmonieuse, en harmonie avec la nature, abritant à chaque année des nichées de merles ou d'autres espèces d'oiseaux. Souvent, des écureuils venaient s'amuser dans mes branches et je me suis même prêtée, pendant plusieurs saisons, à me déguiser en décorations de Noël. Grâce à moi, monsieur Morin admirait son aménagement paysager dont j'étais sûrement la pièce principale. Vous l'aurez deviné, je suis un arbre. Et, selon moi, pas n'importe quel. Une majestueuse épinette blanche. Je ne suis pas raciste, mais j'aurais compris qu'on veuille se débarrasser de moi si j'avais été une épinette noire. Trente ans à me développer pour atteindre une belle taille de vingt mètres et d'un diamètre de cinq mètres. Ma beauté est justement la cause du verdict en cause. J'en cause le cœur serré.
Au fil des ans, la place que j'ai occupée devant la maison de monsieur Morin a pris de l'embonpoint au point où j'ai envahi le trottoir de monsieur et caché sa vue sur l'extérieur. Moi qui a tout fait pour me montrer à lui et de faire en sorte qu'il n'ait pas à sortir pour m'admirer. J'ai créé mon propre malheur. On me tue pour cause d'obstruction. Pour l'instant, je me dois d'avertir mes locataires ailés d'aller nicher ailleurs. Ils seront évincés manu militari. Moi-même, je ne sais ce qui va advenir de moi. La condamnée à mort a-t-elle un dernier souhait ? Si oui, que mes aiguilles soient transformées en une huile essentielle servant à soigner la grippe et que mon corps dépecé trouve un foyer chaleureux où il pourra finir ses jours en paix avant de retourner en cendres. Ma mort est vraiment un manque de savoir-vivre de monsieur Morin. Je suis certain de laisser un vide dans sa vie, sinon sur son aménagement paysager.

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