Migrators

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Hypocondriaque gaucher Guignol contrarié Critique tueur Ingénieur agrenoble... Et au bas mot, motivé pour aller au bout des mots  [+]

Image de 2017
Chasseur dans l’âme, Frank se remémore son dernier carnage, rictus sardonique à l’appui. C’était l’année précédente à la même époque. Comme à l’accoutumée, il était venu, avec son casse-croûte, son fusil et ce qu’il faut de munitions pour contenter son commanditaire, le restaurant « La Vênerie ». De son côté, ce commanditaire se montrait toujours exigeant car il devait satisfaire tous les anciens combattants de la région à l’occasion de leur banquet annuel. Frank s’était assis sur son pliant, un avant-bras sur la cuisse et l’autre assurant les rotations de bouffées sur les clopes qu’il enchaînait les unes après les autres. Après cette phase de concentration, il avait méticuleusement essuyé le fusil à pompe avant de le charger minutieusement et loger les cartouches de réserve dans son ceinturon de treillis. Il s’était ensuite savamment positionné sur ses appuis. La position optimale, il l’avait travaillée et il se savait capable de la tenir des heures.

Connaissant par cœur la trajectoire hivernale des oiseaux migrateurs, il lui avait suffi d’attendre l’instant fatidique sur ce pas de tir qui n’appartenait qu’à lui, à l’orée du bois des Bouillants, à proximité de la berge nord du marécage dit de « La Crapaudière ». Le signal, il l’avait eu la veille, d’expérience, en observant le comportement de la faune alentour, en particulier les mouvements désordonnés des espèces volatiles des Bouillants. Le jour j, le soleil était radieux et le ciel d’un azur profond, comme celui produit par les premières belles matinées de la fin février. Quand la masse migratrice a pris son envol dans sa classique formation en V, Frank était en joue. Il a machinalement mitraillé les salves de poudre les yeux mi-clos, appuyant nerveusement sur la gâchette comme si sa vie en dépendait. Brutalement, il a cessé le feu mais le vacarme du massacre des oies cendrées s’est poursuivi quelques minutes encore. Le butin avait été à la hauteur de ses espérances et il se souvient de la joie procurée, joie renforcée par les félicitations du restaurateur.

Si ce jour Frank revient sur le lieu de ses exploits, c’est pour le repérage habituel. Pourtant, cette année, la météo est moins favorable et un épais brouillard mange le paysage pour lui donner l’allure lugubre des forêts hantées par les génies du mal. Frank n’en a cure, il connaît le lieu par cœur et y a toujours joué celui du prédateur. Ce n’est pas la vouivre légendaire pouvant surgir du marécage qui l’inquiète mais ce manque de tenace de visibilité. Pour la première fois en vingt ans, sa chasse miraculeuse risque d’échouer. Tous les animaux semblent tapis dans leur ombre et aucun indice n’annonce la migration des oies. Le seul bruit audible est celui du frémissement des feuilles sous ses pas déterminés. Il ne reste plus que trois jours avant le banquet et cette purée de pois pourrait tout faire annuler. Sur le coup des onze heures, le brouillard fait place à une brume plus légère presque vaporeuse. De toute façon, le chasseur croit en son étoile. Et son étoile, c’est l’astre solaire, astre de confiance lui ayant toujours donné la lumière et le coup de pouce dont il avait besoin. De repérage à carnage, il n’y a qu’un pas, un pas qu’il est prêt à franchir. Sous la pression de l’échéance, il est venu armé jusqu’aux dents et déterminé comme jamais.

12h30. La brume se fait encore plus légère et le disque solaire fait timidement une pâle apparition. Frank est prêt à en découdre, il commence ses gestes rituels même si aucun signe avant coureur ne lui est transmis. Il dépose son barda, s’assied sur son pliant, sort son paquet de brunes et grille sa première cigarette en effectuant les moulinets de bras dont il a le secret. Soudain, le ciel s’assombrit et un nuage surprend Frank sur ses arrières, en traître. Il se retourne et ce qu’il pense distinguer est effarant. Si les lieux avaient une magie, il aurait bien imaginé des carpes volantes s’extirpant des marécages avec des crapauds sur le dos ou des chauves-souris géantes dirigées par des hiboux à lunettes. S’il est pris d’une hallucination, il n’en aime pas le présage : il a au dessus de lui une formation pléthorique d’oies sauvages en position stationnaire, formation rappelant plus la vengeance que la fuite à tire d’ailes. Le plus stupéfiant est que l’une d’elle prend voix humaine, et qu’au lieu de cacarder, le nuage de migrateurs semble attendre les ordres de cette meneuse :
« Mouillage des tectrices, glandes uropygiennes prête à l’injection de mélanine. Rectrices pointées vers la cible, rémiges à trente battements minute. Feu à volonté !!!! »

Le regard médusé de Frank ne freinera pas ce vol de plumes fendant la brume. Décochées dans sa direction comme des flèches, elles viennent se planter dans son corps et le percent comme une outre. Gavées d’une encre noire qui se mêle au sang jaillissant des multiples geysers formés sur son ventre, elles vont l’empoisonner dans un bain luciférien. Avant de le laisser à sa pitoyable agonie, la meneuse va battre le rappel puis envoyer sa propre plume afin de revendiquer le geste de son escadron sur le front du malheureux : « Migrators ».
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