Midi à Sa Porte Épisode 2 : Victor et le Tailleur de Pierre

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Anglophone de naissance, francophone de plume et de cœur, j'ai la langue qui fourche parfois. Ou faut-il dire qu'elle le fait exprès ? Merci pour vos lectures et vos commentaires  [+]

— Les enfants, il est presque midi, dit l’animatrice. C’est la fin de notre séance. J’espère que nos activités vous ont plu. Je vous donne un petit devoir pour samedi prochain.

Ça commence à grogner. Des devoirs, comme à l’école !

— Ah là là ! dit l’animatrice. Ce n’est pas un mot plaisant, je sais, mais je vous rappelle que si cet atelier s’appelle Kid-S-Avant, il y a bien une raison. On croit très fort en votre sagesse naturelle, les enfants. Notre objectif est de la mettre en avant, pour que chacun d’entre vous contribue au bien-être de son prochain.

Nos ventres font des glouglous.

— Et voilà le petit devoir, continue l’animatrice. Pensez à une cause que vous voulez épouser. Une cause humanitaire. Vous comprenez ce que cela veut dire ? Dans le mot « humanitaire » il y a bien le mot « humain ». Je vous donne un exemple de l’actualité: les réfugiés. Vous en avez tous entendu parler, j’en suis sûre. Certains évoquent les réfugiés comme un gros problème dans notre société, mais je ne suis pas de leur avis. Pourquoi ? Parce que, justement, grâce à vous, les kids, il n’y aura pas de problèmes, il n’y aura que des solutions ! On en reparlera samedi prochain.

Je retrouve Maman dehors et commence à lui expliquer que l’animatrice dit que d’ici samedi prochain on doit épouser un réfugié. Elle fait une drôle de bouche et dit :

— C’est un beau concept, Victor. On en parlera plus tard. Maintenant on se dépêche. On se fait un brunch à la maison.

Quand ses copains viennent à la maison, ça parle concepts. Ça fume pas mal aussi et ça parle principes. Maman dit qu’elle n’a plus besoin de fumer mais elle a l’air stressée. Elle prend mon sac sur son épaule et me dit de marcher vite. Le samedi matin, on prend le métro et non pas nos trottinettes parce que l’atelier est loin de chez nous. Maman dit que je dois me mixer avec des enfants d’un autre quartier. Voir autre chose. C’est un principe, elle dit.

A l’atelier Kid-S-Avant, on nous apprend des choses. Le mariage pour tous, par exemple, ça veut dire qu’on épouse qui on veut. Epouser un réfugié, ça doit être pareil. Mais il y a une chose qui m’embête. Dès qu’on s’assoit dans le métro, je demande à Maman :

— C’est quoi un réfugié ?

Elle m’explique qu’un réfugié, c’est quelqu’un qui a beaucoup souffert et qui doit changer de pays.

Changer de pays, je vois ce que c’est, parce que Léon est parti vivre en Australie avec son papa. Je ne savais pas qu’il avait beaucoup souffert.

— Pourquoi changer ? je lui demande.

— Pour chercher un refuge. Un réfugié a une vie très dure, elle m’explique.

Quand on fait des FaceTime avec Léon, il dit que là-bas il a moins de devoirs et qu’il va tout le temps à la plage.

Le métro s’arrête et beaucoup de gens montent. Je commence à me lever comme l’animatrice de Kid-S-Avant nous a dit de faire, mais maman me retient. Elle me dit qu’on a encore beaucoup de stations.

— C’est quoi un refuge, Maman ?

— Un refuge, c’est un endroit où quelqu’un se sent en sécurité. Comme en France, par exemple.

— Pourquoi en France ?

— Parce que la France est un pays qui assure la sécurité de tous et de toutes. Parce que partager ce que nous avons avec les autres, c’est un de notre plus beaux principes. Attention, Victor, touche pas la porte, il y a des microbes partout.

Elle sort une petite bouteille de son sac et commence à mettre du gel sur mes mains. C’est pour tuer les microbes.

— Partager quoi ?

Elle m’explique que pour partager je peux faire don de mes anciens jouets, par exemple, où les vêtements qui ne me vont plus.

Si c’est ça, épouser des réfugiés, ça a l’air simple. Des jouets et des vêtements, il y en a pas mal chez nous. Les portes s’ouvrent à nouveau. Un homme grand avec beaucoup de rides et des vieux vêtements monte et se met à parler très fort.

— Bonjour Messieudames. Excusez-moi de troubler votre tranquillité durant votre trajet. Cela fait cinq ans que je n’ai plus de travail. Et quand l’on perd son travail, vous savez bien que l’on perd sa dignité. C’est pourquoi que, au lieu de vous demander une petite pièce, je vous distribue mon CV au cas où vous ou un de vos proches auriez du travail pour moi.

Le monsieur a des feuilles de papier dans la main qu’il essaie de donner aux gens autour de nous. Maman sort une pièce de son sac qu’elle tend au monsieur.

— Merci madame, dit le monsieur. Je vous laisse un exemplaire de mon CV quand même.

Comme Maman fouille encore dans son sac, c’est moi qui prend son papier. Je décide de lui parler :

— Monsieur, vous cherchez un refuge ?

Le monsieur se penche vers moi pour répondre. Son visage est très sérieux.

— Non, mon petit bonhomme. Je cherche du travail, tout simplement.

Le travail, je connais. Maman a fait une startup, elle travaille tout le temps à la maison.

— Vous faites quoi comme travail, monsieur ?

— Je suis tailleur de pierre, jeune homme. Si tu as des pierres à tailler, je suis l’homme qu’il te faut !

— Désolé, monsieur, je n’ai pas de pierres à tailler.

— Ce n’est pas grave mon petit. Merci quand même. Et bonne journée.

Et le tailleur de pierre s’en va vers le fond du couloir.

— Maman, il dit qu’il cherche du travail. Il pourrait peut-être t’aider, non ?

— C’est impossible, Victor. En plus, un tailleur de pierre, ça n’existe pratiquement plus comme métier.

Je lui demande pourquoi, vu qu’il y a des pierres partout dans les jardins et les parcs. Maman me répond que tailler des pierres, c’est un vieux concept.

— Qu’est-ce qu’il va faire alors ? je lui demande.

— Eh ben, ma foi, il n’a qu’à trouver autre chose !

— Et s’il ne peut pas ?

Le métro s’arrête. Maman prend mon sac et me donne une tape dans le dos pour me pousser vers la porte.

Sur le quai, je vois le tailleur de pierre s’en aller plus loin et sauter dans une autre voiture. Juste avant que la porte se ferme, j’entends « Bonjour Messieudames, excusez-moi de troubler votre...»

— Dépêche-toi, Victor. Ils arrivent pour le brunch. Et c'est quoi ce vieux papier ? Tu vas encore te salir. On chope plein de microbes dans le métro. Laisse ça ici.

Le papier du monsieur, je le garde jusqu’à la maison. Le papier, on nous a dit qu’il faut le recycler.
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