Midi à Sa Porte Épisode 1: Permis de (Se) Conduire

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Anglophone de naissance, francophone de plume et de cœur, j'ai la langue qui fourche parfois. Ou faut-il dire qu'elle le fait exprès ? Merci pour vos lectures et vos commentaires  [+]

Cette fille à la télé, je la reconnais.

Ma femme essaie de me prendre la zappette mais je ne la lâche pas. « Attends ! » lui dis-je.

Valérie ne comprend rien. D’habitude, je l’abandonne devant l’écran pour qu’elle se colle à je ne sais quelle série américaine du moment qui parasite les antennes. Les infos locales, elle n’en a rien à cirer. « Donne-la-moi ! » insiste-t-elle.

Du coup, j’ai raté le nom de l’invitée pile au moment où la présentatrice l’annonce.

C’est elle, c’est sûr. La même voix, les mêmes gestes. Même après tout ce temps. Dix ans, au moins. Et voilà qu’elle se présente aux élections législatives. Étonnant.

Valérie essaie de nouveau d’attraper la télécommande en rouspétant : « Tu t’intéresses à la politique maintenant ? C’est nouveau ça ! »

Elle n’a pas tort. D’habitude, je ne regarde que la météo et les conditions de circulation. Déformation professionnelle, d'après Valérie. Moi, j’appelle ça appliquer le principe de précaution. Pour la route, mieux vaut bien se préparer.

Enfin, son nom sur l’écran. C’est bien elle : Marie-Noëlle Ourcet. A dix-neuf ans, elle supportait mal ce prénom. « Tout le monde m’appelle Mimi » m’avait-t-elle dit quand elle est venue s’inscrire à notre auto-école. Maintenant qu’elle brigue un mandat public, on dirait que Marie-Noëlle lui convient parfaitement. On dirait bien qu’elle a mûri.

Elle est à l’aise devant la caméra. De longues explications. Une intensité troublante. Des gestes répétitifs. Elle faisait pareil en roulant; moi, je n’arrêtais pas de crier : « Garde tes mains sur le volant ! Dix heures dix ! J’ai dit dix heures dix ! » Et elle qui pouffait de rire : « Mais je ne porte jamais de montre ! Comment veux-tu que je sache l’heure ? » A chaque fois, je frôlais l’arrêt cardiaque.

J’étais alors simple moniteur, un peu sur les nerfs. Je n’avais pas encore la décontraction de mon père, déjà branché méditation en 1966 quand il avait fondé Zen Drive. L’agence était son bébé. Quand j'en ai pris la direction, Valérie m’a dit de garder le nom. Il est devenu très tendance, paraît-il.
Plus de quarante heures de leçons, la petite Mimi ! Un record pour Zen Drive. Ce n’était pas par manque d’aptitudes, je pense qu’elle aimait simplement conduire et papoter. Avec mon père on l’avait surnommée « Roule ma poule ». A l’époque elle était étudiante en sciences politiques et économiques, sans grande conviction. Son père avait contrecarré son rêve de faire les Beaux-Arts. Quand elle s’ennuyait aux feux rouges, elle se mettait à dessiner. Point mort, frein à main, elle sortait carnet et crayon. « Tu me dis quand ça passe au vert, Rémi. » Chasser le naturel, comme on dit. Et moi, l'andouille, j’obéissais.

Elle s’est coupé les cheveux. Ça lui donne un air raisonnable. Trop, presque. Et voilà, Marie-Noëlle, parlementaire en herbe, en tailleur et talons hauts, prête à prendre le destin de la région entre ses mains. Elle qui ne voulait jamais mettre sa ceinture de sécurité !

J’ai le double de son livret d’apprentissage dans les archives au sous-sol de l’agence. Pour mon père, jeter un dossier revenait à effacer le passé : « On ne sait jamais. Ça peut servir un jour. » Ma femme, qui raffole des émissions américaines sur les « entasseurs compulsifs », prétend qu’un dossier d’auto-école, ce n’est pas quand même l’Histoire avec un grand H. Pas sûr.

Valérie renonce enfin à me prendre la télécommande : « Tu écoutes vraiment tout ce bla-bla ? »

Elle n’a pas tort. Le charabia politique, ça ne change jamais. Marie-Noëlle parle de développer l’activité économique de la région, et surtout d’assurer l’avenir des PME. Toujours la même rengaine chez les politicards. Une fois élus, ils nous oublient aussi vite qu’une jeune fille ses promesses d’amour éternel.

Mimi, te souviens-tu de ce que j’ai noté dans ton livret d’apprentissage ? Tu croyais que toute la chaussée était pour toi toute seule. Si quelqu’un venait en face, il n’avait qu’à te laisser la voie libre. Tu faisais de sacrés écarts de trajectoire qui m’ont fichu la trouille plus d’une fois. Et si l’idée te prenait de changer de direction, aux autres de faire gaffe. Mettre le clignotant, ce n’était pas ton style. Les lignes de dissuasion n’étaient là que pour faire joli. Les distances de sécurité, aux autres de les respecter.

Tu étais très observatrice, mais tu avais la mauvaise habitude de trop regarder autour de toi, partout, sauf là ou il fallait. Dans tes rétroviseurs, par exemple.
Un député qui ne contrôle pas l’angle mort, je ne pense pas que je peux voter pour.

Mon père disait que l’habitacle est un confessionnal. Mine de rien, après quarante heures enfermés ensemble dans une voiture, on finit par se dire des choses. En vingt ans de mariage, je n’ai pas parlé autant avec ma propre femme. Entre les enfants, les repas entre copains et weekends chez la belle-mère, comment veux-tu qu'on parle de choses sérieuses ?

Je n’ai pas accompagné Mimi à son examen de permis de conduire. Après, elle m’a envoyé un croquis qu’elle avait dû faire dans son fameux carnet : moi sous le capot en train de lui apprendre à contrôler le niveau du liquide de refroidissement. Choix curieux, vu que la mécanique ne l’intéressait pas du tout. Pas de mot avec le dessin. Toi qui ne voulais jamais ni freiner ni rétrograder quand il fallait, toi qui roulais à l’allure qui te convenait...comment l’inspecteur a-t-il pu te lâcher dans la nature avec le papier rose ? Je ne le saurai jamais. Et je ne t’ai jamais revue en personne.

Ma femme me dit souvent : « Moi-même je fais des choses que je ne comprends pas, comment veux-tu que je comprenne les autres ? » Elle n’a pas tort.

A l’époque, je ne savais que faire de ce croquis. J’ai fini par le glisser dans le double de son livret d’apprentissage. Demain matin j’irai aux archives chercher le dossier. Son bilan de compétences pourrait intéresser quelqu’un, maintenant qu’elle vise l’Assemblée Nationale. Avant les élections, qu’elle vienne faire une petite remise à niveau chez Zen Drive.
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