Meurtres en série au bord du canal Saint-Airy

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

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Il y a, entre ma maison de la ville haute et l’abbaye, quelques arpents d’une forêt touffue que je ne traverse jamais sans appréhension après le crépuscule. Brigands et maraudeurs y trouvent refuge, qui sont toujours prêts à quelque mauvais coup, mais cette fois, je ne peux différer ma visite. Ce n’est d’ailleurs pas la peur de recevoir un coup de massue qui m’étreint sur le chemin de terre qui conduit à Saint-Vanne. C’est le soupçon. Il s’est insinué en moi après le premier meurtre. Avec le premier message.
Derrière l’évêché les jardins sont enveloppés de brumes qui montent de la terre réchauffée par les premiers soleils de mai. De hauts arbres se dressent juste après les broussailles, cachant complètement les murs épais et jusqu’à la tour carrée de l’abbaye.
Je me hâte, devinant la route, écartant les branches par endroits.
Gérard a prévenu le frère cellérier. Une chandelle brille à la porte.

Mon ami m’attend dans la salle qui sert de réfectoire aux convers. Elle est exposée au nord, le vent souffle par les meurtrières et nous glace l’échine. Nous serions mieux au scriptorium mais de Saintefoy craint les oreilles indiscrètes. Il s’est assis à côté de moi sur le banc, coudes sur la table. Trois bonnes chandelles nous donnent une lumière nette et sans fumée. Je lui montre aussitôt le message retrouvé sur le deuxième cadavre. Il y a encore, qui s’exhale du tissu sur lequel il a été tracé, comme une odeur de sang.
– Tu m’avais dit que notre assassin n’avait pas l’intention de s’arrêter là, cette deuxième victime te donne raison.
– Un autre garde ?
– Oui. Celui de la tour aux plaids. Il a été traîné jusqu’au bord du canal, comme le premier. Frappé dans le dos. La lame a transpercé le cœur. Le coup a été porté obliquement et a perforé le sternum, dans les deux cas. Pour infliger pareille blessure, je ne vois qu’un glaive. Une arme de ce genre ne passe pas inaperçue.
– On trouve lances et hallebardes à chaque porte, et ce quartier n’est pas pauvre en lames tranchantes...
– Ce n’est pas un outil de tanneur. La lame est épaisse et, encore une fois, très longue. L’homme a su frapper vite et bien, donnant la mort en une seule fois.
Gildemer examine attentivement les lettres tracées sur le tissu. Je l’observe, craignant le signe qui pourrait le trahir, mais son visage garde une sérénité parfaite. Le prévôt le croit coupable. Il voulait, me sachant lié d’amitié avec celui qu’il aimerait jeter en geôle sans plus attendre, que je sois déchargé de l’enquête. J’ai persisté mais à la vérité, je n’avais pour disculper mon ami qu’une intime et très ferme conviction, ébranlée par un aveu tardif. Oui, Gildemer était sur les lieux du crime, au bord du canal, cette nuit-là. Et je ne sais toujours pas où il se trouvait lorsque le second crime a été commis.
– Il s’est servi d’une sorte de... calame cette fois. Le contour est précis... autant qu’il peut l’être sur des fibres végétales. Il a dû doubler l’étoffe d’un voile blanc. Très fin. Notre assassin est un homme riche qui a sorti ce tissu de sa poche.
– Oui, il n’a pas eu le choix.
– La couleur... Il avait prévu qu’au matin, le message ne serait plus visible sur ce tissu brun.

Le message livré avec la première victime était un nom. Un nom tracé en lettres de sang sur un carré de tissu découpé dans le vêtement du garde passé au fil du glaive.
HIRGIS.
Ce nom était suivi d’un V, puis d’un autre signe illisible, comme si le scripteur avait dû interrompre prématurément son travail.
HIRGIS V–
– Il y a un an déjà.
Le copiste du scriptorium de Saint-Vanne laissa tomber sa phrase en regardant devant lui, la mine sombre. Gildemer de Saintefoy, neveu de monseigneur de Hirgis, évêque de Verdun assassiné au printemps de l’an 1208. Nul ici n’ignore les évènements de ce jour funeste. Un quarteron de ces petits seigneurs toujours prompts à la guerre avaient pris les armes pour combattre de Hirgis. Les chefs de la révolte, défaits sur le champ de bataille, avaient feint de se rallier au suffrage du peuple désireux de revenir à la paix et s’étaient rendus à la maison épiscopale pour y signer le traité par lequel ils abandonnaient leurs prétentions à gouverner eux-mêmes la cité. Alors qu’on était rassemblé, un homme, se glissant derrière de Hirgis, lui avait transpercé le corps de sa lance de part en part. L’évêque était mort peu de temps après, pendant qu’on le transportait sur un lit. La tête du coupable avait été réclamée en vain. Protégé par les grandes familles, celui qui avait porté le coup et son complice furent seulement bannis.
La deuxième victime portait la suite du message : –LTVS EST.
Hirgis est vengé.

Gildemer a accès, depuis son scriptorium, à bien des choses qui m’échappent, et cela n’a rien d’étonnant. Les moines vont par toute la ville secourir les pauvres. Ils inspirent confiance et réussissent à se tenir informés là où nos espions en armes échouent. Ensemble, nous avons résolu plusieurs énigmes. Je me garde de montrer trop ouvertement notre association, pour le tort que cela pourrait faire à l’abbaye.
Notre amitié résiste et dure tandis que je me continue de remplir les fonctions de bailli.
Mon enquête m’a réservé des surprises. Les meurtres ont été commis dans une partie de la ville qui, la nuit tombée, devient dangereuse. Les abattoirs sont à l’amont du quartier des tanneurs. Entre les deux corps de métier, place des Minimes, une taverne où il se fait souvent du bruit. C’est dans cette taverne que j’ai trouvé mon embarrassant témoin.
Me voyant hésiter, Gildemer commence à plaisanter, comme il le fait souvent en pareil cas. Pour les mauvaises fréquentations, on sait où aller, dit-il alors que je bredouille que je suis allé à la taverne des tanneurs.
– Tu devrais y faire un tour de temps à autre si tu ne veux pas te transformer en saint.
– J’ai suivi ce sage conseil bien avant que tu ne me le prodigues.
De Saintefoy me jette un regard oblique dans lequel je crois discerner une sorte d’amusement qui m’effraie.
– Tu vas à la taverne ?
– Parfaitement. Et si tu as besoin de te rassurer encore sur le chapitre de ma sainteté, sache que je ne cours aucun risque de ce côté – et d’autant moins maintenant que je ne suis pas fâché de voir si bien châtiés les assassins de mon oncle. Depuis le temps que le diable me souffle mille stratagèmes pour les étriper, les hacher tout menu, les éventrer comme pourceaux, en faire sortir tripes et boyaux et les entendre...
– Oooh là ! Tout doux, ou je vais voir ton abbé.
– Tu me dénoncerais ?
– Si tu étais coupable, sans hésiter !
– Et qui te dit que je ne le suis pas ?
– Ton lointain parent. Eudes. Voilà ce que je suis venu te dire. Tu sais qu’il a déjà eu maille à partir avec la famille d’Estouf, qui était en première ligne, le jour de la signature du traité. Une de leurs têtes brûlées (ce n’est pas chose qui manque chez les d’Estouf) a protégé les deux fuyards. C’est probablement le même qui leur a fourni un nouvel emploi. Et il ne s’est pas levé deux lunes avant qu’on voie, à la tour des Plaids et à la grille du canal, deux nouveaux gardes. Il faut croire que ta parenté a retrouvé la trace de ce monde-là. Te croyais-tu seul à vouloir vengeance ?
Gildemer m’adresse un regard plein d’effroi qui le lave instantanément de mes soupçons.
Il ne répond à ma question qu'après un interminable silence :
– Il est parti ce matin.
– Dans quelle direction ?
– Chez lui.

Je me levai et tournai immédiatement les talons. Toul. Hors de ma juridiction. J’irai informer le bailli du lieu, me gardant bien de réclamer mon prisonnier. Qu’Eudes court tout ce qu’il veut, quant à moi, je sais ce que je voulais savoir, et j’en ai le cœur net. Gildemer n’a pas cédé à ses démons.
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
ETrange, étrange...
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Jeanne en B · il y a
Un bon texte
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Bristol Bazar · il y a
Merci à tous pour vos votes et commentaires. La version longue de ce texte est disponible en téléchargement presque gratuit (0,85 centimes pour les frais d'hébergement) à l'adresse suivante : www.lulu.com/content/e-book/meurtres-en-série-au-pont-saint-airy/23131833
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Florent Paci · il y a
Une fiction historique immersive et bien écrite. Je partage l'avis général qui rappelle l'esprit d'Umberto Eco, mais vous avez réussi à transmettre votre touche personnelle. Mes votes et encouragements ;)
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Marie · il y a
Voici un TTC qui nous transporte dans une autre époque. oui, le "nom de la rose" n'est pas loin. Bravo pour votre écriture et mes voix
Bonsoir,
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Zouzou Z · il y a
il ne manque plus que la touche de Eco , et on y est ! mes voix
je concoure aussi avec ' La rue du temps perdu '

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai apprécié l'ambiance médiévale, et Gildemer, je suis fan du nom ^^ bonne chance !
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Keith Simmonds · il y a
Originale et bien écrite, cette œuvre, Bristol ! Mes voix !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Si vous le souhaitez , je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" qui est également en compétition .
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Bristol Bazar · il y a
Lu et voté. Vous avez été plébiscitée !
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Ginette Flora Amouma · il y a
votre nom et vos votes n’apparaissent pas . Je pense que vous devriez recliquer à nouveau . Merci
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M. Iraje · il y a
Ambiance, atmosphère, mystère ... Il y a comme le parfum du "Au nom de la rose" qui plane sur cette odeur de sang. ...