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Message incomplet

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Paul Brandor

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Wendie lui trouvait un sacré caractère à ce nuage noir portant fièrement sa couleur au milieu d’un immense nuage blanc. Un sacré caractère... Comme le sien, disait son papa. Elle pensait à lui tous les jours. Tous les jours elle cherchait les raisons de cette douloureuse injustice, qui, à douze ans, lui avait fait perdre son père. À vingt-deux ans les dernières paroles paternelles résonnaient encore en elle :
- Même dans la douleur... Porte haut ta couleur... Si tu veux un sés...
La suite ? Un dernier murmure qu’elle n’avait pas compris. Message incomplet.

Wendie accéléra le pas. Le gymnase était encore à cinq cents mètres, les autres joueuses l’attendaient pour l’un des derniers entraînements avant le grand match du samedi 20 mars 2021, le jour du printemps. Un match exhibition qui allait opposer deux équipes bien particulières ; un savant panachage de joueuses de l’équipe de France de handball avec des sportives du personnel soignant de toutes les régions de France. L’année 2020 était passée par là.

- Wendie ! On t’attend !
- J’arrive !

Un léger échauffement pour commencer, quelques foulées autour du stade puis les dernières répétitions avant le grand match, chacune des joueuses à son poste attitré. La grande taille et l’immense envergure de Wendie l’avaient imposée dans les cages. Même la gardienne de but de l’équipe de France avec qui elle avait sympathisé avait été surprise par sa hargne et sa détermination.

- Avec ta couleur, il faudra toujours que tu en fasses toujours plus que les autres pour être reconnue ! Sa mère lui avait prodigué ce conseil avant que Wendie ne quitte sa Guyane natale pour entamer ses études de médecine en métropole. Message reçu. Wendie en faisait toujours plus que les autres.

Il ne s’agissait pas d’un simple match de handball, les joueuses sélectionnées, venues des différentes régions de France, avaient appris à se connaître pendant la dizaine de jours de vie en commun. De tous ces échanges était ressortie une devise : porter haut les différentes composantes de la société en restant solidaire. Wendie avait une idole sportive, une autre Wendie, joueuse professionnelle de football, avec laquelle elle partageait le prénom, l’histoire et la noblesse d’un caractère fort. Elle avait été blessée par les remarques des abrutis des réseaux sociaux lorsque son homonyme avait été lâchement critiqué à la suite d’un but marqué contre son camp dans un match de football ; match gagné pourtant. Tout y était passé : insultes racistes, sexistes, dans un français toujours très approximatif ; bref, le syndrome de la lettre anonyme des minables décérébrés. Elle avait pris ça comme une atteinte personnelle.

Quelque chose était en train de se créer entre toutes ces femmes, une intelligente complicité altruiste. Les joueuses de l’équipe de France avaient même partagé le vocabulaire du handball avec les joueuses novices : chabala, roucoulette, kung-fu, n’avaient désormais plus de secret pour elles. Wendie apprit aussi avec ravissement l’existence d’une combinaison nommée « l’Espagnole ». Ses copines qui ne manquaient jamais l’occasion de chambrer l’appelèrent : olé ! Coup leurre. Une manière de porter haut les couleurs du jeu de mots.

Il faisait beau ce samedi 20 mars 2021, le stade des Alpes de Grenoble, jusqu’à présent réservé aux rencontres de rugby et de football, avait été aménagé en terrain de handball. Quatre écrans géants permettraient aux spectateurs de voir et de revoir toutes les actions. Le stade était rempli. Les caméras de télévision étaient présentes elles aussi. Les organisateurs avaient bien fait les choses.
L’équipe de Wendie portait des maillots blancs, l’autre équipe des maillots bleus. Tous les maillots étaient numérotés avec le coq tricolore floqué au niveau du cœur, et, à droite, la mascotte, le petit ours bleu. Au dos, le nom du sponsor habituel du handball féminin. À la remise des maillots l’ensemble des joueuses avait pris un fou rire lorsqu’une copine de Wendie avait garanti que le nom du généreux sponsor prêtait moins à interprétation dans le dos plutôt qu’à l’arrière du short. Une vanne foireuse.

Lorsque les équipes pénétrèrent sur le terrain les applaudissements firent frissonner les joueuses. La ferveur était bien présente. Au moment de l’hymne national toute l’enceinte vibra comme une puissante déferlante de reconnaissance et de solidarité. La nation se libérait. Wendie reconnut des joueurs de l’équipe de France de handball parmi les spectateurs, certains, du football et du rugby étaient là aussi. Elle apprécia les nombreuses banderoles remerciant les joueuses.

Wendie rentra dans le match pour la seconde mi-temps. Le score était serré, 15-17 en faveur de l’équipe adverse. Les internationales déroulaient leurs gammes et enthousiasmaient le public par des combinaisons et des feintes subtiles mais elles s’arrangeaient toujours pour mettre en situation favorable de tir leurs coéquipières d’un jour. Le score était anecdotique, le match, une chorégraphie bien apprise où les novices étaient mises en valeur par les spécialistes. Wendie prit rapidement ses marques dans les cages. Elle s’investit totalement dans ce rôle de dernier rempart. Elle mit une farouche volonté dans la défense de son territoire et s’imagina le ballon comme un ennemi personnel, un ennemi qu’il fallait à tout prix arrêter. Sa cage devait rester une citadelle inviolable, elle y mettrait son corps et son âme.
Tous les spectateurs comprirent rapidement qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Beaucoup s’identifièrent à cette grande fille noire qui multipliait les arrêts avec toutes les parties de son corps ; comme si la vie était en jeu ; comme si chaque but encaissé était un échec personnel.
Au coup de sifflet final, 38-27, l’équipe de Wendie avait gagné. Une immense Ola démarra dans l’arène sportive. Un hommage vibrant pour toutes les joueuses qui faisaient le tour du stade.

Wendie fixa le ciel. Les petits altocumulus, mélanges de nuages blancs et noirs, pommelaient agréablement le ciel bleu. Elle esquissa un sourire lorsqu’un petit nuage noir laissa passer un rayon de soleil.
Brusquement très émue, les larmes aux yeux, elle remercia le ciel pour cette lumineuse évidence :
- Même dans la douleur... Porte haut ta couleur... Si tu veux un sésame... Bats-toi corps et âme.
Fin du message.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Un message de vie, un message d'espoir, un hymne à la persévérance.
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Oka N'guessan · il y a
Très captivant, bravo , mes 2 voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et voter aussi pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Adrien P · il y a
je like
svp votes pour moi

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Gérard Aubry · il y a
Joli texte bien écrit. G.A. Peux-tu lire "Plongée en mer"? Merci G.A.
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Paul Brandor · il y a
Merci Gérard. OK pour la plongée. J'y vais, en apnée.
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Ginette Vijaya · il y a
Un très beau texte.
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci Ginette.
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Chantane P. · il y a
histoire très captivante
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Paul Brandor · il y a
Heureux de vous avoir captivée. Un grand merci.
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Joël Riou · il y a
Un sésame qui rime avec âme, forcément.
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Paul Brandor · il y a
Oui, une manière de pénétrer l'âme. Merci Joël.
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Jenny Guillaume · il y a
Rencontre très bien contée et j'aime beaucoup l'image du petit nuage :)
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Paul Brandor · il y a
Merci Jenny, avec votre commentaire je suis sur un petit nuage.
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Paul Brandor · il y a
Merci Philippe. A tout'

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