Mésaventure au salon du livre

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écrivain du dimanche. Auteur d'un roman historique "les fables de Cambyse", racontant l'histoire d'un médecin au temps de la conquête de l’Égypte par les Perses. En 2018, parution de "Le  [+]

Image de Automne 2020
J’étais coincé au salon du livre de *** entre ma pile d’invendus et un thermos de café aux trois-quarts vide. Ne craignant plus de rater une vente, je me promenais parmi les stands comme un simple visiteur. Celui placé juste à côté du mien était tenu par une romancière aux cheveux roses qui semblait attirer les foules. Des jeunes filles accompagnées de leurs mamans se faisaient dédicacer « L’amour au bout du chemin », un roman baignant dans une eau douceâtre évoquant la teinture capillaire de l’auteure.
— C’est bien, ça ? Demandai-je à l’une de ces donzelles en pâmoison en pointant du doigt le livre qu’elle tenait serré contre son cœur.
— Oh oui, c’est trooop cool ! me répondit-elle d’un air extatiquement stupide.

À la réflexion, le titre de mon ouvrage : « beau comme un camion sans sa benne » était beaucoup moins aguicheur et ne risquait pas d’attirer cette frange non négligeable de la population. Il était cependant trop tard pour en changer. Le livre était imprimé en de multiples exemplaires qui, empilés, formaient une chaine de montagnes insensible à l’érosion.

La journée était sur le point de se terminer, et je n’avais toujours rien vendu, quand soudain mon imbécile de voisin et sa bourrique de femme s’arrêtèrent devant mon stand. J’eus le réflexe de me cacher derrière mon Everest littéraire, mais trop tard. Mon cher voisin m’apostropha :
— J’ai appris qu’il écrivait des livres ! Il peut m’en dédicacer trois, pour ma mère, ma belle-sœur et ma tata ?
Oubliant momentanément qu’il se garait systématiquement sur mon bateau et qu’il éprouvait le malin plaisir de vider sa poubelle dans la mienne, je lui rendis un sourire pour lequel je n’eus guère besoin de me forcer :
— Mais oui ! Avec plaisir !
Je fis de mon mieux pour écrire des phrases impersonnelles – mais gentilles tout de même – sur les trois exemplaires. Puis je sortis ma calculette :
— Voyons... 3 exemplaires à 18 euros chacun, ce qui nous fait un total de... 54 euros.
— La vache ! C’est super cher ! Tu te prends pour le Concours ! T’aurais pu faire un prix à ton voisin, genre « pour deux, le troisième gratuit » ! Viens chérie, on s’casse, je lui prends
pas ses bouquins à c’t’enfoiré !

Je restai interdit, mais me ressaisis vite, élevant la voix, lui signifiant que je ne pouvais plus vendre un livre dédicacé « à tata Yoyo », mais il ne voulut rien savoir. Je restai donc là, les bras ballants, devant ma pile d’invendus, dont trois hors circuit. Passablement énervé, je me rendis aux toilettes pour me passer un peu d’eau froide sur la figure.

Quand je regagnai ma place, je trouvai mon pliant écrasé comme après le passage d’un éléphant, et ma pile de livres par terre, recouverte du café qui restait dans le thermos. Le coupable était déjà loin.
Il ne me restait plus qu’à tout remballer pour la déchetterie. Après tout, me dis-je, l’écriture n’est pas tout dans ma vie. Je pourrais partir à la campagne cultiver des patates.

Les doryphores sont une catégorie de nuisibles que je me sens capable de maitriser.
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Paul Thery  Commentaire de l'auteur · il y a
Mise au point: l'auteur de ce texte tient à signaler que celui-ci, écrit quelques jours avant ce fâcheux événement, n'est en rien responsable du décès de l'immortelle auteure de "tata Yoyo"
A contrario, y voir un hommage serait me reconnaitre un don de prémonition que je reçois comme un compliment mais que je ne peux décemment accepter par pure honnêteté intellectuelle ;-))

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Louisa · il y a
Merci Paul pour ce moment désabusé et plein d'humour prévoir un camion rose pour la prochaine fois !
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Paul Thery · il y a
Merci, l'idée est très bonne, avec une sucette "chupa chups" à la framboise offerte pour un livre acheté ;-))
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Louisa · il y a
youpi !!
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Patrick Gibon · il y a
allez Paulo, "une sucette à l'anis...", plus gouleyant!
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Paul Thery · il y a
c'est certain !
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Laurent courdavault · il y a
Très drôle! Mais ça donne pas envie d'aller au salon du livre. Quoique...
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Paul Thery · il y a
Il faudra que j'aille y faire un tour, un jour !
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Volsi Maredda · il y a
j'aime beaucoup le titre du livre :« beau comme un camion sans sa benne » et je crois que cela ne changerait pas si j'avais les cheveux roses
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Paul Thery · il y a
:-))
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Elena Moretto · il y a
En fait j'avais publié un texte qui s'appelait de façon similaire "L'amour au bord du chemin" et non pas au bout , heureusement, puis cela baignait pas dans de l'eau douceâtre mais plutôt dans l'eau salée, ouf, je l'ai échappé belle. Tout ça pour tout dire que ton texte est vraiment drôle et très sympa, cela donne envie de passer par le salon du livre, rien que pour se planter en beauté, tout ça avec une bonne dose d'humour et de bonnes idées pour la suite de l'aventure. Puis, c'est un problème universel que celui des invendus qui touche une bonne partie des écrivains. Moi-même j'ai écrit plusieurs textes sur le sujet et à chaque fois je me défoule à max.
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Paul Thery · il y a
Merci Elena! Il est vrai que le sujet est inépuisable ;-))
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Françoise Desvigne · il y a
Très drôle Paul ! J'ai passé un bon moment de lecture.
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Paul Thery · il y a
Merci !
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Donald Ghautier · il y a
Une belle dose d'humour corrosif, ça fait du bien, surtout dans les très très courtes histoires. Et là, je me suis bien régalé - comme disent les commentateurs sportifs à la télévision - à la lecture de ce récit qui sent quelque part le vécu. Bravo, Paul !
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Paul Thery · il y a
Merci Donald. La seule chose authentique est que je suis assez tenté par la vie à la campagne, surtout en été ;-))
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Christiane Tuffery · il y a
tata yoyo ! comment elle dit la péronnelle ? Ah oui : "trooop cool " - Bin oui, ton texte est craquant
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Albane Charieau · il y a
j'adore!!!
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Paul Thery · il y a
Merci beaucoup !
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Atoutva · il y a
Un bel humour ! Oui, l'écriture n'est pas tout !
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Paul Thery · il y a
Elle n'est pas tout, mais on n'y renonce pas sans mal !
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Atoutva · il y a
Exact !

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