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Mes voisins sont des voleurs

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Vingt années de voisinage immédiat avaient tissé entre nos deux familles des liens résistants comme chiendent. Nous avions fait construire en même temps nos deux maisons ; un portillon ménagé dans la haie de lauriers permettait à chacun de passer de l'un à l'autre jardin comme on traverse un voile de brume ensoleillée Nos enfants furent élevés ainsi, chez l'une, chez l'autre, nous-mêmes animées d'un fluide va-et-vient au gré des petits riens quotidiens mais aussi des grandes plaies de la vie. Rires, jeux, amertume et larmes ont ainsi modelé toutes ces années.

Mais un jour ma sœur a vendu sa maison. Un jeune couple s'y est installé, parents d'un bébé. Plus question de passer par le portillon : il ouvrait sur un jardin qui m'était profondément familier mais qui m'était désormais interdit. Toutefois ce portillon ne gênait sans doute personne car nul n'y toucha et les lauriers, petit à petit, le doublèrent d'un vert grillage.

Ces voisins étaient de fait très agréables ; leur petit garçon eut bientôt une petite sœur.

Cependant, à l'insu de tous, mes voisins étaient des voleurs. Ils s'étaient installés dans une maison qui ne leur appartenait pas, bien qu'ils l'eussent payée. Les pièces résonnaient de voix d'enfants et d'adultes étrangers, mais ils ne les entendaient pas. Pourtant moi, depuis mon jardin, derrière le portillon, je les entendais. De même que je voyais, alignés sur un gros tronc posé contre le mur du salon, des êtres humains qu'ils ne connaissaient pas et qui ne semblaient d'ailleurs pas les déranger. A aucun moment mes nouveaux voisins ne furent gênés par la présence de cette autre famille ; ils mêlèrent sans hésitation leur souffle au sien, leurs rires, leurs invités, et ne furent jamais incommodés par ceux qui rôdaient encore dans toutes les pièces et tous les recoins du jardin. Ils fêtaient tranquillement Noël, avec deux sapins devant la cheminée : le leur et celui des autres qui s'entêtait à revenir.

Petit à petit je fis connaissance de ces charmants voisins ; je pus donc à nouveau entrer dans le jardin « de ma sœur », à l'occasion d'un apéritif ou d'un échange de nouvelles. Les enfants grandirent, agréables et drôles, et un lien de bonne entente finit par s'affirmer ; chaque année, à la fin de l'été, la petite fille venait m'offrir une grosse brassée de lavande avec un large sourire et ses grands yeux marron brillaient au-dessus des gerbes parfumées. Son frère passait avec un carnet de billets de loterie de la fête de son école et nous causions un petit moment. Je fus invitée à voir l'intérieur de la maison, modifié avec goût, et je pus même déguster, que l'on m'offrit, un pot de confiture des mirabelles cueillies sur l'arbre devant la cuisine. Le temps passa. L'acuité du souvenir, émoussé par de nouvelles habitudes, avait glissé vers une douceur légère. Mes voisins n'étaient finalement plus des voleurs, ayant enfin « mérité » leur bien.

C'est alors qu'ils décidèrent de vendre leur maison. J'eus l'impression qu'ils avaient attendu, pour le faire, d'en être vraiment propriétaires. J'en fus consternée. Quoi ! Ils allaient abandonner à d'autres tous les échos des dix années passées ici ! Laisser dans ces murs le son de leur voix, le cheminement de leurs enfants grandis ici, leurs soins réciproques, leurs secrets, toute l'énergie qu'ils avaient dépensée à embellir leur logis, toutes les émotions accumulées. J'allais être témoin de ce nouvel abandon. Le déménagement fut long, peut-être ont-ils finalement essayé d'emporter tout ça avec leurs meubles...

J'attends mes nouveaux voisins. Ils n'ont pas encore emménagé mais assurément... Ce seront aussi de fieffés voleurs.
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Artvic · il y a
Ahh !! les voisins !! ce n'est plus ce que c'était !! votre texte est une mémoire de souvenirs, c'est ce qui me plait
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JACB · il y a
J'aime beaucoup cette histoire. La superposition des souvenirs la fait vibrer avec intensité et l'on mesure l'impermanence des murs d'aujourd'hui: on achète, on construit, on vend, les vies nomades sèment souvent l'indifférence. Je partage l'émotion de votre personnage Blandine.
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RAC · il y a
Une bien belle histoire criante de souvenirs ! (les nouveaux voisins de la maison de mes parents sont désagréables alors qu'enfant on invitait tout le quartier dans notre jardin...). A bientôt chez vous ou chez moi...
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